Le duel au cinéma

Gilles Deleuze : "Le duel (...). Le binôme est un polynôme. Même dans le western, qui présente le duel à l'état le plus pur, il est difficile de le cerner en dernière instance. Le duel est-il celui du cow-boy avec le bandit ou l'Indien ? Ou bien avec la femme, avec l'ami, avec le nouvel homme qui va le supplanter (comme dans "Liberty Valance") ? Dans "M le maudit", le vrai duel est-il entre M et la police ou la société, ou bien entre M et la pègre qui ne veut pas de lui ? Le vrai duel n'est-il pas encore ailleurs ? Finalement, il pourrait être extérieur au film, bien qu'intérieur au cinéma. Dans la scène du tribunal de la pègre, les bandits et les mendiants font valoir les droits du crime-habitus ou comportement, le crime comme organisation rationnelle, et reprochent à M d'agir par passion. A quoi M répond que c'est ce qui l'innocente : il ne peut pas faire autrement, il n'agit que par pulsion ou affect, et justement l'acteur joue à ce moment-là, et seulement à ce moment, de manière expressionniste. Finalement, le vrai duel, dans "M le maudit", n'est-il pas entre Lang lui-même et l'expressionnisme ? C'est son adieu à l'expressionnisme, c'est son entrée dans le réalisme, que viendra confirmer "Le testament du Dr Mabuse" (là où Mabuse s'est effacé au profit de la froide organisation réaliste). (...)"

(Extrait de CINEMA I, L'Image-Mouvement, Editions de Minuit, page 212)

Gilles Deleuze : Le duel au cinéma. Le binôme est un polynôme