Pascal BONITZER

"J'écris d'abord, quitte après à réécrire, rééquilibrer, supprimer des scènes du début dont on s'aperçoit qu'elles étaient inutiles, que ce sont des scènes d'exposition trop lourdes et inutiles. ça m'est arrivé dernièrement dans le scénario de Barbet Schroeder : on s'est aperçu qu'il y avait des scènes d'exposition qui enlevaient en fait beaucoup d'intérêt et qui étaient ennuyeuses en elles-mêmes, qu'il était de beaucoup préférable d'entrer abruptement dans l'histoire sans raconter le background des personnages en présence. En fait, on s'aperçoit que beaucoup d'informations qui vous paraîssent d'abord absolument essentielles, parce qu'elles précisent tel ou tel élément du personnage, sont en réalité des informations qui seront perdues pour le public, qui alourdissent inutilement le personnage et la scène, et que moins on explique mieux ça vaut. Les personnages y gagnent, les situations y gagnent et, finalement, on arrive toujours à donner une information importante ou essentielle. 

Par exemple, dans le film de Cassavetes, Love Streams, pendant très longtemps on ignore que Gena Rowlands est sa soeur. Ce manque d'information intrigue le spectateur et l'oblige en même temps à s'accrocher pour essayer de trouver les signes qui permettraient de réduire l'équivoque. Cette équivoque est opérante. C'est vraiment un problème de scénario, pas de mise en scène : on s'aperçoit que ne pas donner une information est un moyen non seulement d'entrer dans le vif des événements, mais aussi d'accrocher par l'équivoque qui s'attache à ces événements l'intérêt des spectateurs. Alors que, lorsqu'on veut tout exposer, on s'expose aussi à ce que tout le monde s'ennuie et à ce que les spectateurs se détachent de ces gens dont on nous explique la situation. Il ne faut pas s'embarrasser avec l'idée de fournir aux spectateurs toutes les explications et les informations."

(Pascal Bonitzer, propos recueillis par Alain Bergala,
Le cinéma des scénaristes : Des sentiers dans la forêt,
Cahiers du cinéma n°371-372, mai 1985. Numéro spécial, Cinéma français : L'enjeu Scénario, pages 73-74, extrait)

Gena Rowlands - Do you believe that love is a continuous stream? - Love Streams (Torrents d'amour) - John CASSAVETES