Olivier ASSAYAS (1982) : "(...) le western est le fruit d'une conjonction historique si exceptionnelle qu'il ne pouvait être moins que sublime. C'est l'instant où une nation s'est confondue avec un art. Où de la découverte d'un territoire fictionnel vierge par un art vierge est née la seule épopée nationale des USA. Les pionniers du cinéma peignaient pour la première fois les pionniers d'un continent en une métaphore aussi grandiose qu'elle était parfaite. Naissance d'une Nation c'est surtout la Naissance du Cinéma. L'espace du cinéma américain est très directement issu du souffle historique de la conquête de son espace par un peuple d'immigrants. En somme la force du cinéma hollywoodien en cette période cruciale du Septième Art a fondamentalement tenu à un rapport privilégié avec l'avant-cinéma. Le western est donc le lieu de rencontre de l'avant-cinéma et de l'avant-télévision, en ce sens c'est un pur lieu de cinéma : un lieu de cinéma pur. 

La notion de Frontière est essentielle. Tant que le territoire n'était pas fermé, tant que toute l'énergie d'une nation tendait à relier l'Est avec l'Ouest, à gagner lopin par lopin, la terre sur la sauvagerie, demeurait vivante l'idée d'infini. L'émerveillement de l'européen devant les distances sans limites, devant le gigantisme des proportions a trouvé son expression dans l'espace du western. Dans les ciels géants des westerns. Dans leur rapport avec la topographie, dans leur rapport avec la météorologie. Cette terre originelle, sans bornes, à la fois commune et disputée recèle une universalité qui est celle du cinéma américain. Elle lui a donné son mythe. La dramaturgie du western est une dramaturgie des éléments où le rythme du territoire prend une valeur quasi musicale. L'horizon est réconfortant car il est en relation avec la plaine qui est objet de désir, soit en tant que paturage soit en tant que terre arable, elle est fondamentalement bienfaitrice. L'accident de terrain, quel qu'il soit, est par contre le lieu de focalisation de toutes les craintes face à l'inconnu. Ce sont à proprement parler des collines que naissent les tribus indiennes, apparaissant à leurs crêtes, telle la Némésis d'un indistinct sentiment de transgression dans l'appropriation de terres vierges. Pareillement, la vallée fertile s'oppose au canyon, aux passes dangereuses propices aux traquenards. Quant au rôle de l'eau, il est capital puisque c'est elle qui relie le ciel au sol. Dans un sens bénéfique l'horizon devient par elle fertilité de la terre, tandis que, dans un sens inverse, génératrice de crues, destructrice de récoltes, elle est l'expression de la puissance divine, instrument du ciel pour remodeler le territoire. Tandis que le désert appartient à la mort, que la raréfaction de la vie qui y domine engendre l'absence de lieu qui en fait un espace négatif, son pôle inverse, le bayou, à la fois grouille de vie mais est marqué du Tabou, c'est le cul-de-sac, là où sans doute tout a commencé mais où certainement tout finit. La terre maternelle s'y mélange avec l'eau, avec l'air sous forme de brume, avec une végétation pourrissante, en un magma des origines. Le bayou c'est la régression, c'est l'échec de l'action, le désir de passivité, le retour au ventre, l'abandon de l'identité. (...)"

Extrait de 
Notes sur l'espace américain
LA LIGNE DE FUITE PERDUE
par Olivier ASSAYAS
Cahiers du Cinéma MADE IN USA
numéro spécial 337, juin 1982, pages 28 et 30

Olivier Assayas : Tant que le territoire américain n'était pas fermé, demeurait vivante l'idée d'infini. L'espace du cinéma américain est très directement issu du souffle historique de la conquête de son espace par un peuple d'immigrants