Caroline Tillette / Albertine | La Prisonnière | Marcel Proust / A la recherche du temps perdu

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Caroline TILLETTE: Albertine

 "La soirée passait. Avant qu'Albertine allât se coucher, il n'y avait pas grand temps à perdre si nous voulions faire la paix, recommencer à nous embrasser. Aucun de nous deux n'en avait encore pris l'initiative. (...) 
Je me bornais, la mort dans l'âme, à parler de choses indifférentes qui ne me faisaient faire aucun progrès vers une solution heureuse. Je piétinais sur place dans de douloureuses banalités. (...) 
Chaque minute me rapprochait du bonsoir d'Albertine, qu'elle me disait enfin. Mais, ce soir, son baiser, d'où elle-même était absente et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que, le coeur palpitant, je la regardais aller jusqu'à la porte en pensant : « Si je veux trouver un prétexte pour la rappeler, la retenir, faire la paix, il faut se hâter, elle n'a plus que quelques pas à faire pour être sortie de la chambre, plus que deux, plus qu'un, elle tourne le bouton ; elle ouvre, c'est trop tard, elle a refermé la porte ! » Peut-être pas trop tard, tout de même. Comme jadis à Combray, quand ma mère m'avait quitté sans m'avoir calmé par son baiser, je voulais m'élancer sur les pas d'Albertine, je sentais qu'il n'y aurait plus de paix pour moi avant que je l'eusse revue, que ce revoir allait devenir quelque chose d'immense qu'il n'avait pas encore été jusqu'ici, et que, si je ne réussissais pas tout seul à me débarrasser de cette tristesse, je prendrais peut-être la honteuse habitude d'aller mendier auprès d'Albertine. Je sautais hors du lit quand elle était déjà dans sa chambre, je passais et repassais dans le couloir, espérant qu'elle sortirait et m'appellerait ; je restais immobile devant sa porte pour ne pas risquer de ne pas entendre un faible appel, je rentrais un instant dans ma chambre regarder si mon amie n'aurait pas par bonheur oublié un mouchoir, un sac, quelque chose dont j'aurais pu paraître avoir peur que cela lui manquât et qui m'eût donné le prétexte d'aller chez elle. Non, rien. Je revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente de celle-ci il n'y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elle était couchée, je restais là immobile, espérant je ne sais quelle chance qui ne venait pas ; et longtemps après, glacé, je revenais me mettre sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la nuit." 

Marcel Proust, La Prisonnière (A la recherche du temps perdu)

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ENGLISH. Marcel Proust - Translated from the French by C. K. Scott Moncrieff: 

 "The evening passed. Before Albertine went to bed, there was no time to lose if we wished to make peace, to renew our embraces. Neither of us had yet taken the initiative. (...)
I confined myself, with death at my heart, to speaking of unimportant things which afforded me no progress towards a happy solution. I waded knee-deep in painful platitudes. (...)
Every minute brought me nearer to Albertine’s good night, which at length she said. But this evening her kiss, from which she herself was absent, and which did not encounter myself, left me so anxious that, with a throbbing heart, I watched her make her way to the door, thinking: “If I am to find a pretext for calling her back, keeping her here, making peace with her, I must make haste; only a few steps and she will be out of the room, only two, now one, she is turning the handle; she is opening the door, it is too late, she has shut it behind her!” Perhaps it was not too late, all the same. As in the old days at Combray when my mother had left me without soothing me with her kiss, I wanted to dart in pursuit of Albertine, I felt that there would be no peace for me until I had seen her again, that this next meeting was to be something immense which no such meeting had ever yet been, and that — if I did not succeed by my own efforts in ridding myself of this melancholy — I might perhaps acquire the shameful habit of going to beg from Albertine. I sprang out of bed when she was already in her room, I paced up and down the corridor, hoping that she would come out of her room and call me; I stood without breathing outside her door for fear of failing to hear some faint summons, I returned for a moment to my own room to see whether my mistress had not by some lucky chance forgotten her handkerchief, her bag, something which I might have appeared to be afraid of her wanting during the night, and which would have given me an excuse for going to her room. No, there was nothing. I returned to my station outside her door, but the crack beneath it no longer shewed any light. Albertine had put out the light, she was in bed, I remained there motionless, hoping for some lucky accident but none occurred; and long afterwards, frozen, I returned to bestow myself between my own sheets and cried all night long."

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PHOTO:

Caroline Tillette / Albertine
Micha Lescot / Marcel / Le narrateur
Marcel Proust - A la recherche du temps perdu
Nina Companeez 2011 

 

Caroline Tillette / Albertine | La Prisonnière | Marcel Proust / A la recherche du temps perdu