Shakespeare - King Lear (1971) Directed by Peter Brook
LEAR Non, non ! ils ne feraient pas cela.
KENT Oui, ils l’ont fait.
"...the play's radical questioning begins: to what state can a human being be actually reduced ? How much can you take away from him ?"
Dieter Mehl,
Shakespeare's tragedies,
Cambridge University Press, p. 91
Traduction de la scène par François-Victor Hugo :
KENT Salut à toi, noble maître !
LEAR Quoi ! Te fais-tu un passe-temps de cette ignominie ?
KENT Non, monseigneur.
Le Fou Ha ! ha ! vois donc ! il porte là de cruelles jarretières « Les chevaux s’attachent par la tête, les chiens et les ours par le cou, les singes par les reins, et les hommes par les jambes : quand un homme est trop gaillard de ses jambes, alors il porte des chausses de bois.
LEAR Et qui donc a méconnu ton rang jusqu’à te mettre là ?
KENT C’est lui et elle, votre fils et votre fille.
LEAR Non.
KENT Si fait.
LEAR Non, te dis-je.
KENT Je vous dis que oui.
LEAR Non, non ! ils ne feraient pas cela.
KENT Oui, ils l’ont fait.
LEAR Par Jupiter ! je jure que non.
KENT Par Junon ! je jure que oui.
LEAR Ils n’auraient pas osé le faire ; ils n’auraient pas pu, ils n’auraient pas voulu le faire. C’est pis qu’un assassinat de faire au respect un si violent outrage. Réponds-moi avec toute la promptitude raisonnable : comment as-tu pu mériter, comment as-tu pu subir un pareil traitement, venant de notre part ?
KENT Seigneur, je venais d’arriver chez eux et de leur remettre la lettre de Votre Altesse ; avant même que j’eusse redressé l’attitude de mon hommage agenouillé, est survenu un courrier fumant et ruisselant de sueur ; à demi essoufflé, il a balbutié les compliments de Goneril sa maîtresse, et a présenté une lettre que, sans souci de mon message, ils ont lue immédiatement. Sur son contenu, ils ont réuni leurs gens, sont vite montés à cheval, m’ont commandé de les suivre et d’attendre le loisir de leur réponse, en me jetant un regard glacial. Ici, j’ai rencontré le messager dont l’ambassade avait empoisonné la mienne : c’est ce même drôle qui, dernièrement, s’est montré si insolent envers Votre Altesse. Écoutant mon sentiment plus que ma réflexion, j’ai dégainé ; le lâche a par ses hauts cris mis en émoi toute la maison. Votre fils et votre fille ont trouvé cette infraction digne de l’humiliation qu’elle subit ici.
Le Fou L’hiver n’est pas encore fini, si les oies sauvages volent dans cette direction.
Les pères qui portent guenilles
Font aveugles leurs enfants ;
Mais les pères qui portent sacs
Verront tendres leurs enfants.
Fortune, cette fieffée putain,
Jamais n’ouvre sa porte au pauvre.
Bah ! après tout, tu auras de tes filles plus de douleurs que tu ne pourrais compter de dollars en un an !
LEAR Oh ! comme cette humeur morbide monte à mon cœur ! Historica passio ! Arrière, envahissante mélancolie, c’est plus bas qu’est ton élément ! … Où est-elle, cette fille ?
KENT Avec le comte, ici dans le château.
LEAR Ne me suivez pas. Restez ici.
Il entre dans le château.
LE GENTILHOMME à Kent N’avez-vous pas commis d’autre offense que celle que vous venez de dire ?
KENT Aucune. Mais comment le roi vient-il avec un si mince cortège ?
Le Fou Si tu avais été mis aux ceps pour cette question-là, tu l’aurais bien mérité.
KENT Pourquoi, fou ?
Le Fou Nous t’enverrons à l’école chez la fourmi, pour t’apprendre qu’il y a chômage en hiver. Tous ceux qui suivent leur nez sont dirigés par leurs yeux, excepté les aveugles ; et entre vingt aveugles il n’est pas un nez qui ne flaire l’homme qui pue… Lâche la Grande roue, si elle roule en bas de la côte : tu te romprais le cou en la suivant ; mais si elle remonte la côte, fais-toi remorquer par elle. Quand un sage te donnera un meilleur conseil, rends-moi le mien. Je veux qu’il n’y ait que des coquins à le suivre, puisque c’est un fou qui le donne.
Celui qui sert par intérêt, messire,
Et n’est attaché que pour la forme,
Pliera bagage dès qu’il pleuvra,
Et te laisseras dans orage.
Mais, moi, je demeurerai : le fou veut rester
Et laisser le sage s’enfuir.
Coquin devient le fou qui s’esquive ;
Et fou, pardi ! n’est pas le coquin.
KENT Où avez-vous appris ça, fou ?
Le Fou Pas dans les ceps, fou !
Rentre Lear, accompagné de Gloucester.
LEAR Refuser de me parler ! Ils sont malades ! Ils sont fatigués ! Ils ont fait une longue route cette nuit ! Purs prétextes, faux-fuyants de la révolte et de la désertion ! Rapportez-moi une meilleure réponse.
GLOUCESTER Mon cher seigneur, vous connaissez la nature bouillante du duc, combien il est inébranlable et déterminé dans sa résolution.
LEAR Vengeance ! peste ! mort ! confusion ! Il s’agit bien de bouillante nature ! Eh ! Gloucester ! Gloucester ! je veux parler au duc de Cornouailles et à sa femme.
GLOUCESTER Mais, mon bon seigneur, je viens de les en informer.
LEAR Les en informer ! … Çà, me comprends-tu, l’homme ?
GLOUCESTER Oui, mon bon seigneur.
LEAR Le roi veut parler à Cornouailles ; le père chéri veut parler à sa fille et réclame ses services. Sont-ils informés de cela ? … Souffle et sang ! … Bouillant ! le duc bouillant ! … Dis à ce duc ardent que… mais non, pas encore ! … Il se peut qu’il ne soit pas bien : la maladie a toujours négligé les devoirs auxquels s’astreint la santé. Nous ne sommes plus nous-mêmes, quand la nature accablée force l’esprit à souffrir avec le corps. Je prendrai patience. J’en veux à mon impétueuse opiniâtreté de prendre la boutade morbide d’un malade pour la décision d’une saine volonté… Mort de ma vie ! (Regardant Kent.) Pourquoi est-il assis là ? Cet acte me prouve que la réclusion du duc et de ma fille n’est qu’un artifice. (Haussant la voix.) Qu’on me rende mon serviteur ! (À Gloucester.) Allez dire au duc et à sa femme que je veux leur parler. Vite, sur-le-champ ! Dites-leur de venir m’entendre, ou j’irai à leur porte battre le tambour, jusqu’à ce que mes cris tuent leur sommeil !
GLOUCESTER Je voudrais tout arranger entre vous. (Il sort.)

