Un Autre Homme, film de Lionel Baier avec Robin Harsch, Natacha Koutchoumov et Elodie Weber
Le nouveau film de Lionel Baier,UN AUTRE HOMME, au CINEMA le 6 MAI 2009
Avec Robin Harsch, Natacha Koutchoumov, Elodie Weber








Entre imposture, sexualité et énigme, l'un des films les plus personnels du réalisateur. Une œuvre sensible et intelligente sur "la confusion des genres"."
Pitch
François ne connaît rien au cinéma, mais doit chroniquer des films pour un petit journal de la Vallée de Joux. Rosa est une critique reconnue oeuvrant dans le plus grand quotidien du pays.
Une relation perverse s’instaure entre les deux êtres, menant François à découvrir les mécanismes du désir. Celui d’une femme, celui de la critique, puis finalement les siens.
L'INTERVIEW du réalisateur, Lionel Baier
Pouvez nous parler de la genèse de «Un autre homme»?
Comme souvent, l’origine du projet est multiple et remonte assez loin dans le temps. Il y a le souvenir très fort (et formateur) de la lecture de «Bel-Ami» de Maupassant à l’adolescence, celui de la découverte de «La vie meurtrière» écrit par le peintre Félix Vallotton il y a quelques années, l’envie de tourner avec Robin Harsch et d’offrir à Natacha Koutchoumov un rôle foncièrement différent de ce qu’elle avait fait dans «Garçon stupide» et «Comme des voleurs». Quelques jours passés à la Vallée de Joux durant l’été 2006 ont cristallisé ces désirs en un film-lieu.
Comment définiriez-vous ce long métrage en quelques mots?
Pour moi, c’est un conte cruel. Ou un petit poème en prose. J’ai cherché à ce qu’il soit visuellement proche d’une gravure de Vallotton, avec des noirs et des blancs très marqués, des sentiments très tranchés. Et un cadre proche de la vignette.
Pourquoi avez-vous choisi le milieu de la critique cinématographique
comme toile de fond?
Mon initiation au cinéma s’est faite aussi bien par les cinéastes que par les critiques. Quelqu’un comme Serge Daney est aussi marquant dans ma cinéphilie que la découverte de Sirk ou Truffaut. Il m’a permis de mettre des mots sur du ressenti, des impressions. Je crois que j’aurais voulu être critique dans le fond! Mais c’est une trop grande responsabilité intellectuelle pour moi. Et puis, le cinéma est un art populaire. Chaque spectateur connaît et comprend l’objet qui est jugé, à savoir un film. Il peut donc faire fonctionner son échelle de valeur.
J’ai d’autres projets qui se déroulent dans le monde de la presse. J’aime l’idée que ce sont les médias qui moralisent aujourd’hui et non plus l’église.
Parlez-nous de la distribution des rôles
Robin Harsch est avant tout un réalisateur de talent. Je l’ai connu quand j’ai pris le poste de responsable du département cinéma à l’ECAL. Il était étudiant. Nous nous sommes tout de suite reconnus comme appartenant à la même famille de cinéma. Robin joue dans ses courts métrages qui sont plutôt des comédies. Moi, j’avais très envie d’exploiter son corps à l’écran. Je trouve qu’il a un centre de gravité très bas, dans les jambes. Il est très proche de la terre, avec un physique sec, nerveux. C’était un parfait renard!
C’est ma troisième collaboration avec Natacha Koutchoumov. Dans ce film, nous nous sommes amusés à lui construire un personnage d’oiseau de proie, haute perchée. Je voulais que ce soit une femme phallique, tout en hauteur. Elle a déployé des trésors d’inventivité pour donner à Rosa une complexité qui la rend attachante. Dans «un autre homme», elle donne à voir quelque chose de complètement nouveau. Ce qui est rare au cinéma.
Pour le rôle de Christine, j’ai choisi Elodie Weber parce que je voulais que la compagne de François Robin soit à sa hauteur, qu’ils aient presque la même taille, mais qu’en même temps la fille domine largement le couple. Je suis immédiatement tombé sous le charme du phrasé un peu traînant d’Elodie. Son jeu n’est pas dans l’air du temps, parce qu’il est anti-naturaliste. J’adore ça.
Et Bulle Ogier?
À la fin du film, je voulais que François Robin rencontre le cinéma «en chair et en os», qu’il soit passé de l’écran aux mots, puis à la chair. De par sa carrière exceptionnelle, Bulle Ogier est bien plus qu’une actrice. Elle a prêté son talent à quelques-uns des plus grands cinéastes du XXe siècle. Elle incarne pour moi le cinéma européen dans ce qu’il a de meilleur. L’avoir devant ma caméra quelques heures a été un cadeau formidable de sa part. Et c’était aussi l’occasion de faire un clin d’oeil à «La Salamandre» d’Alain Tanner.
Pouvez vous nous parler du tournage?
Il ressemblait un peu à la prise de Fort Alamo par une bande d’indiens! Nous avons tourné «un autre homme» en catimini, motivés par notre plaisir et notre envie. Dans la neige, dans des chambres d’hôtel louées à la journée ou chez les acteurs eux-mêmes. Ça a été un moment très heureux et énergisant. J’avais l’impression que nous nous étions échappés d’une colo de ski pour partir à l’assaut de la montagne. Je filmais moi-même, les comédiens géraient tout seuls leurs costumes et accessoires. Certains postes étaient tenus par des étudiant-e-s de l’ECAL qui posaient plein de questions et remettaient tout en cause. Nous avons essayé plein de choses. C’était formidable de voir le cinéma se faire et se défaire en temps réel. Les fonctionnaires du cinéma suisse (Office fédéral de la culture) n’ont rien compris à ma démarche. Ils trouvaient mon scénario pas assez rond. Ce que je revendique comme une place laissée au travail de la mise en scène. Et puis, comme ils sont dogmatiques, ils pensaient que ce n’était pas bien pour moi comme réalisateur de ne pas faire des films avec «une vraie équipe» de cinéma. Voir avec de vrais acteurs…
Finalement, je pense que leur incompétence et leur méconnaissance de toute forme de cinéma qui sort un peu de la norme m’a donné «du muscle», comme disait Daniel Schmid.
Comment «un autre homme» s’inscrit-il dans votre filmographie?
Pour moi, c’est mon film le plus personnel, bien que je n’y apparaisse pas et qu’il ne s’appuie pas sur mon vécu. Par contre, il développe des thèmes qui me sont chers comme l’imposture, la sexualité, la confusion des genres. J’ai essayé de filmer les hommes comme on filmait les femmes dans les films noirs des années 50 et 60. Avec une sorte de violence assez érotique.
On mettait à mal leur féminité pour en exacerber les atouts. J’ai essayé de faire de même avec le corps d’un homme.
Comme pour mes deux films précédents, j’ai essayé de laisser le film prendre contrôle sur la réalité, afin que celle-ci disparaisse au profit du cinéma. J’aime l’idée que le spectateur soit bousculé par moment entre les différents niveaux de récits: passer de quelque chose de très symbolique, puis le transformer en un fait réel pour les personnages.
Je travaille actuellement sur 3 projets de films. Certains coûteront chers, d’autres moins. Ce n’est pas le pognon injecté dans un long métrage qui en détermine l’importance pour son auteur. J’espère avoir l’occasion de truffer ma filmographie à venir de films aussi importants et légers dans leur mode de production que «Un autre homme».
Propos recueillis par David Grand
Le réalisateur, Lionel Baier
Lionel Baier naît le 13 décembre 1975 à Lausanne dans une famille suisse d’origine polonaise.
Dès 1992, il programme et cogère le Cinéma Rex à Aubonne.
Entre 1995 et 1999 il fait des études à la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne. Depuis 2002, Lionel Baier est responsable du département cinéma de l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Ses deux premiers long-métrages de fiction ont bénéficié d’une large distribution internationale, en sortant sur les écrans de nombreux pays européens et aux États-Unis. «Garçon Stupide» et «Comme des voleurs (à l’est)» ont également escompté un très bon accueil critique et public dans de nombreux festivals de par le monde.
«Un autre homme» est le troisième long-métrage de fiction de Lionel Baier.
Filmographie
2008 Un autre homme (LM)
2007 Continuité nationale (CM)
2006 Comme des voleurs (À l’est) (LM)
2004 Garçon stupide (LM)
2002 Mon père, c’est un lion (Jean Rouch, pour mémoire) (CM)
2001 La Parade (notre histoire) (LM doc)
2000 Celui au pasteur (ma vision personnelle des choses) (LM doc)
1999 Mignon à croquer (CM)

Sélection officielle Festival du film de Locarno 2008
Sélection officielle Festival International du Film de Buenos Aires (BAFICI) 2009
Sélection Officielle Festival du film de Rotterdam 2008
FICHE ARTISTIQUE
FRANCOIS.................................... Robin Harsch
ROSA............................. Natacha Koutchoumov
CHRISTINE.................................. Elodie Weber
L’IMPRIMEUR ..................Georges-Henri Dépraz
EDITH SUCHET........................... Brigitte Jordan
ANDREA................................ Olivia Csiky Trnka
BULLE OGIER ................................. Bulle Ogier
STORY - Histoires de cinéma, Scénario, Pitch de films, Extraits:
- Anne Wiazemsky : Marie est perdue dès le départ, à cause de cette passivité [A propos de BALTHAZAR, de BRESSON]
- ROBERT BRESSON - Grand prix du cinéma de création Cannes 1983
- ROBERT BRESSON - Entretien sur le cinéma
- ROBERT BRESSON : entrevue sur Jeanne d'Arc - Avec Jean Guitton
- La fin des scénarios : APOCALYPSE NOW [Francis Ford Coppola, John Milius, Joseph Conrad]











Un Autre Homme, film de Lionel Baier
Revue de presse
Après le percutant Garçon stupide, où il affirmait avec énergie une écriture originale, plus en nuances dans Comme des voleurs, Lionel Baier accomplit, avec Un autre homme, le «film d’auteur» par excellence. A la beauté moelleuse de l’image – aussi lyrique devant la nature qu’à la caresse des visages et des corps – s’ajoutent ici les qualités d’une narration fluide, d’un montage rythmé et d’une bande sonore en fusion.
Du point de vue de l’observation, Un autre homme, qui capte les phénomènes de rivalité mimétique liés à l’arrivisme social et/ou à la guerre des sexes, est déjà intéressant. Plus qu’au dénigrement de la critique, Baier s’applique à saisir les mécanismes de mise en valeur personnelle, de séduction ou d’exclusion, qui accompagnent cet exercice garant de pouvoir.
Jean-Louis Kuffer, 24 Heures, 10 janvier 2009
Certains ne furent pas primés, et c’est dommage, comme Un autre homme, du Suisse Lionel Baier, sur un petit journaliste de la vallée de Joux, dans le Jura suisse, qui perd son innocence à Lausanne dans le monde des critiques de cinéma, provinciaux se piquant de parisianisme. C’est drôle et tendre et à retenir, entre chronique balzacienne et comédie vaudoise.
Emile Breton, L'Humanité, 20 août 2008
D'autres choisissent de se moquer ouvertement d'eux-mêmes et y parviennent brillamment. C'est le cas du Suisse Lionel Baier, qui choisit pour personnage principal d'Un autre homme l'improbable figure d'un jeune critique de cinéma officiant dans une feuille de choux de la vallée de Joux, et trousse à travers l'ascension sociale qui le voit descendre de sa montagne une petite fable cruelle sur l'imposture du quant-à-soi.
Jacques Mandelbaum, Le Monde, 19 août 2008
Dès le début du festival, le critique lambda aura d’ailleurs été accueilli avec un rafraîchissant portrait oblique de lui-même, signé du jeune cinéaste suisse le plus prometteur du moment, Lionel Baier, déjà auteur du piquant Garçon stupide.
(...) Un autre homme n’a cependant rien d’un règlement de comptes avec quelque establishment que ce soit. C’est au contraire le charmant tableau d’un garçon objet, mignon et terriblement passif, qui revendique son absence de goût et de jugement. Plus le film avance, plus le thème de l’escroquerie s’efface au profit de celui de l’amour et du sexe. Si le récit reste de bout en bout léger, les scènes et les images le sont rarement : paysages d’hiver suisse étouffés sous le sarcophage de la neige, renards morts, sadisme malfaisant de l’amante et noir et blanc morbide participent eux aussi de l’identité complexe de ce film attachant.
Olivier Séguret, Libération, 14 août 2008
Avec Un Autre Homme, Lionel Baier rallie à sa cause tous ceux qui n'avaient pas été autant convaincus par ses fictions, Garçon Stupide et Comme des Voleurs. Un Autre Homme est son meilleur film. Plus drôle et mieux tenu, c'est surtout la réussite d'un pari audacieux, quasiment inédit dans l'histoire du cinéma: réaliser un film dont le personnage principal est un critique.(...) D'une constante drôlerie, dans les dialogues comme dans les situations, le film pose intelligemment la question du goût, la notion du beau, la difficulté d'intégrer un milieu, et l'apprentissage qui mène n'importe qui à assumer des choix..
Thierry Jobin, Le Temps, 12 août 2008
Pour sa sensibilité et sa spontanéité matinée de roublardise, « Un Autre Homme » fait sans conteste parti des meilleurs films en compétitions au festival de Locarno.
Olivier Bombarda, ARTE TV, 12 août 2008
Comment fait-il, Lionel Baier? La réponse est simple : là où d’autres renoncent, lui, entreprend. Là où d’autres se lassent, lui, opte pour le désir. Le désir, la séduction. Faire comme si en faisant comme ça. “Un autre homme” ne parle que de ça. Le “ça” de la vie, petite mort dans la neige de la Vallée de Joux. Petite mort du cinéma ressuscité. Avec ce long métrage tourné en noir et blanc, caméra DV et que le cinéaste définit comme “une satire sociale sur notre inconsolable envie de plaire et de paraître”, Lionel Baier signe son meilleur film. Poétique à la manière de “Signé Renart”, de Michel Soutter, sensuel jusqu’à la perversité, “Un autre homme” est un petit conte d’hiver. Il dit la confusion des genres et des styles en faisant le portrait d’un imposteur.
Patrick Ferla, RSR, 9 août 2008
Un autre homme est un film drôle, qui ne se réclame pas du comique lourdingue avec allusions salaces, comme Chaos Theory, mais plutôt de l'esprit de Flaubert. En cinéaste accompli, Lionel Baier ne fait pas rire en accumulant les gags, mais en soignant les dialogues et en saisissant les cocasseries de la vie : la queue d’un renard mort flottant sur la neige a un potentiel comique que nous ne soupçonnions pas avant que Lionel Baier ne la filme. La satire d’un milieu professionnel, cette clique de grands enfants beaux parleurs que sont les critiques de cinéma à laquelle l’auteur de ces lignes a l’honneur d’appartenir, est d’une justesse hilarante. L’érotisme est aussi à l’honneur, ludique et sensuel, cru («ce que c’est moche une couille») et saugrenu (de l’influence de la cuisine chinoise sur le langage des corps). Si à Locarno aujourd'hui le cinéma semble aussi vivant, c'est à Lionel Baier (et Natacha Koutchoumov) qu'on le doit.
Antoine Duplan, L'Hebdo, 9 août 2008
Un autre homme est le meilleur film de Lionel Baier à ce jour! Une partie de la critique incendiera peut-être le réalisateur pour lui apprendre à stigmatiser certaines pratiques. Mais l'amour du cinéma devrait faire passer l'amère pilule. De fait, à l'évidence d'une écriture originale confirmée, s'ajoutent ici les qualités multiples d'une fluidité parfaite de la narration, le rythme du montage, la «musique» des plans et de la bande sonore en fusion, la beauté moelleuse du noir et blanc aussi lyrique dans son approche de la nature que dans la caresse des visages et des corps. La justesse aussi d'un dialogue (signé Baier, comme la caméra) à peu près sans faille.(...)
Mais le plus étonnant du film est qu'il joue à la fois sur la satire et l'émotion nuancée, sur la cruauté et la sensualité (l'ombre de Félix Vallotton, érotomane puritain, se faufile entre les corps), sur le noir des desseins humains et la blancheur de la neige ou de la chair...
Jean-Louis Kuffer, 24Heures, 9 août 2008
Un Autre Homme - Meilleurs films au festival de Locarno
(trois étoiles) Pour sa sensibilité et sa spontanéité matinée de roublardise, « Un Autre Homme » de Lionel Baier fait sans conteste partie des meilleurs films en compétition au festival de Locarno.
http://www.arte.tv/fr/Tous-les-films/2193218.html
Critique : Unique film suisse en compétition internationale à Locarno, « Un Autre Homme » est le troisième long métrage de Lionel Baier, déjà repéré par le festival en 2004 avec « Garçon Stupide » qui avait connu un beau succès d’estime lors de son exploitation en France. Toujours un peu franc-tireur dans le paysage de la production helvétique, Lionel Baier s’intéresse cette fois à formuler une satire sociale des milieux culturels en Suisse au travers d’une histoire d’amour déséquilibrée : Rosa (interprétée par la savoureuse Natacha Koutchoumov qui suit Lionel Baier de films en films) est un personnage de jeune femme éminemment cynique et dominatrice qui trouve en François (Robin Harsch) une proie facile. Ce jeune chiot égaré de sa province, néanmoins poussé par des dents très longues, s’efforce à intégrer le milieu des journalistes de cinéma de Lausanne. Fasciné par Rosa, François tombe sur un os difficile à ronger, tant cette dernière se dérobe, lui fait la leçon et se moque de lui. Lorsqu’enfin elle décide de s’offrir à François, elle lui impose le statut d’homme objet au plus loin dans la soumission et l’humiliation (la séquence « couille /crevette » peut entrer sans rougir dans les annales des meilleurs dialogues du festival).
A l’instar d’une « Eve » (au masculin) de Joseph L. Mankiewicz, cette histoire d’arrivisme place la manipulation à tous les étages : François l’usurpateur qui plagie les textes de la revue « Travelling » affronte Rosa qui se targue de conseils critiques pernicieux : « Pas besoin d’avoir vu le dernier Chabrol, un film sur deux est raté, donc si l’avant-dernier était réussi, tu sais quoi penser du suivant ». La drôlerie, les clins d’œil et une bonne dose de provocation n’arrêtent pas Lionel Baier dans son portrait acéré d’une l’intelligentsia apparemment sans scrupules. La séquence de l’émission de radio en direct où Rosa détruit en trois phrases « Mon Voyage d’Hiver » de Vincent Dieutre est notamment emblématique du jeu médiatique et de la joute verbale auxquels se prêtent des individus plus intéressés à paraître qu’à tendre à une certaine objectivité. Si Lionel Baier explique par ailleurs que « La Haine », « Le mensonge », deux gravures du lausannois Felix Valloton sont à l’origine du choix du format et du noir et blanc pour « Un Autre Homme » (voir notre interview), le réalisateur ne peut cacher en même temps une profonde tendresse pour ses personnages et de leur amour invétéré pour le cinéma au travers d’une approche esthétique de la Nouvelle Vague française bien davantage qu’autre chose. Ancien projectionniste et chef de file de l’Ecole Cantonale d’Art de Lausanne, ce jeune talent suisse navigue en terrain connu et la citation dans son film de « Signé Renart » de Michel Soutter et la participation en bout de course de Bulle Ogier sont d’autant plus émouvantes qu’ils relèvent d’un hommage sincère et attendri.
Ainsi pour sa sensibilité et sa spontanéité matinée de roublardise, « Un Autre Homme » fait sans conteste partie des meilleurs films en compétition au festival de Locarno.
Olivier Bombarda
épatant, le nouveau film de Lionel Baier
Ce fin renard de Lionel Baier
Par Antoine Duplan
http://www.hebdo.ch/_1218_.html
Dans «Un autre homme», le réalisateur lausannois met en scène un imposteur pour témoigner de son amour du cinéma.
Il est épatant, le nouveau film de Lionel Baier. Ah non, c’est un peu court, jeune homme. On pourrait dialectiser bien des choses en somme. En variant le registre. Par exemple. «Chez Baier, la quête du couple rossellinien s’apparente à une déhiscence du moi intime considéré comme un recadrage» (Cahiers du Positif). «Absolument formidable, Natacha Koutchoumov a l’étoffe des plus grandes comédiennes» (Glam’Mag). «Il y a des femmes nues, mais dommage que ça soit en noir et blanc» (Bleu et Gratuit)...
Ces amusants exercices de style s’imposent, car l’intrigue d’Un autre homme se situe dans le milieu de la critique cinématographique, exquise coterie de beaux parleurs, tiraillés entre érudition vaine et philistinisme, prompts à décréter qu’«un clin d’œil à un film dans un autre film, c’est comme une main au cul dans un repas familial, obscène, incestueux», à s’interroger sur la «modernité» ou à pérorer «on ne peut pas dire que ce soit un documentaire, parce que c’est bien filmé»... Pour que la jubilation soit complète, Lionel Baier a demandé à ses collègues Ursula Meier et Jean-Stéphane Bron de tenir le rôle des critiques...
Tournage à l’arraché. Le milieu culturel romand s’amusera à chercher des clés – Thierry J. est-il un cuistre? Marie-Claude M. une garce? Antoine D. un ballot? L’essentiel ne réside pas dans la satire d’un microcosme, mais dans la formidable énergie créatrice qu’exprime Un autre homme.
Lionel Baier avait envie depuis longtemps de faire le portrait d’un imposteur. Marqué par la lecture du Bel-Ami de Maupassant et de La vie meurtrière de Félix Vallotton, il est revenu à ce thème, alors qu’il peinait sur l’écriture d’un autre projet.
Attendant de lui qu’il réalise «un gros film» plutôt qu’un impromptu, l’Office fédéral de la culture a décidé de ne pas le soutenir financièrement. Doté d’un budget dérisoire de l’ordre de 350 000 francs, le cinéaste lausannois s’est lancé dans l’aventure et a tourné Un autre homme à l’arraché, de manière presque clandestine. «L’idéal est d’alterner films coûteux et low budget. Une peinture monumentale n’est pas supérieure à une petite gravure: ce sont juste deux façons de travailler.»
En Joux! Licencié en français médiéval, François Robin (Robin Harsch) s’établit à la vallée de Joux où son amie Christine (Elodie Weber) a décroché un poste d’institutrice. Il trouve un emploi de rédacteur à L’Echo de la vallée de Joux. A lui les chiens écrasés, le concours du vacherin le plus coulant – et la critique de cinéma. Confronté à Last Days de Gus Van Sant, il ressent une profonde perplexité. Branlette d’auteur ou bon film? Incapable de trancher, il trouve plus simple de recopier les articles de la revue Travelling.
A Lausanne, le godelureau rencontre Rosa Rouge (Natacha Koutchoumov). Cynique, manipulatrice, cette critique chevronnée fait son éducation cinématographique, sentimentale, sexuelle... L’érotisme dans Un autre homme s’avère ludique et troublant: au regard aguicheur dont Christine gratifie la caméra lorsqu’elle s’abandonne aux caresses buccales de son amant succède la scène d’anthologie au cours de laquelle Rosa révèle à son partenaire ce qu’une femme peut faire avec des baguettes chinoises quand elle en pince pour un testicule...
Signé Renart. Lionel Baier, qui tenait le rôle principal dans son précédent long métrage, Comme des voleurs (à l’Est), fait une apparition hitchcockienne au début du film. Il élucide l’écran opaque, il enlève la neige sur le pare-brise de François Robin et passe le témoin sous la forme d’un racloir. Le réalisateur rigole: «C’est vraiment mon côté fils de pasteur: la vérité va être dite, les gars! Regardez, je viens faire entrer la lumière.»
Divertimento tourné en noir et blanc en hommage aux gravures de Vallotton, Un autre homme est parcouru de courants symboliques légers et pénétrants. Un renard court au milieu du récit. Au cours de ses études, François a lu Le roman de Renart. C’est en citant le texte qu’il séduit Rosa. Par-delà la littérature médiévale, à travers quelques mesures de Stravinski, un pas de deux ou un extrait de film de Michel Soutter, maître Goupil hante le film.
Pour aller au-delà des caractérisations psychologiques, Lionel Baier s’est amusé à donner des animaux totémiques à ses personnages. A Robin Harsch, choisi parce qu’il a un centre de gravité très bas, il a dit: «Tu es un animal des bois, tu rampes.» En revanche, il a dit à Natacha Koutchoumov: «Comporte-toi comme une oiseau» et a construit le personnage en hauteur, perché sur de grandes bottes, picorant des graines, juché au sommet de la cathédrale comme un oiseau de proie.
Du sang sur les mains. «On est parti sur cette base pour rigoler. Plus le film avançait, plus je me disais qu’il fallait creuser l’idée du renard, cet animal fourbe qu’on admire.» Qu’il fallait arrêter de minauder et montrer un renard mort symbolisant la culpabilité de l’imposteur. A l’aise dans le registre de la métaphore, le fils du pasteur a été remué en passant au «basique, au primaire, au sang sur les mains», à ce cadavre roidi que François porte à travers les bois et enfouit dans la neige.
Le petit carnassier retourne à la terre, s’efface de la surface du monde comme s’efface la faute du tricheur – qui va monter au sommet de la tour, devenir oiseau lui-même. Cette touche animiste et l’évocation lyrique de la nature toute-puissante élèvent le film urbain et malicieux à la dimension métaphysique.
Fume, c’est du viril. François fume. Enfin, il essaie: chaque fois qu’il en allume une, on vient lui dire que c’est interdit. Davantage qu’un running joke, ce leitmotiv entretient un lien avec le 7e art. «Notre construction de la masculinité est liée à ces héros de cinéma qui avaient toujours une clope au bec, rappelle Lionel Baier. A l’avenir, qu’est-ce qui définira de manière aussi simple, directe, un peu bête et schématique la virilité et la puissance au cinéma? Moi, non-fumeur, je compatis à la frustration du personnage, sans cesse castré à travers sa clope.»
François finit par s’émanciper. Il part à Paris interviewer Bulle Ogier. Et c’est elle, la Salamandre, qui l’autorise enfin à fumer, à exister.
Interroger la beauté. Dans Garçon stupide, Bulle Ogier apparaît à travers un extrait de La salamandre. Dans Un autre homme, la «star» descend de l’écran. Pour Lionel Baier, la comédienne «incarne tout un aspect du cinéma qui m’a fait grandir. Les films de Barbet Schroeder, de Rivette m’ont non seulement appris à filmer, mais aussi à vivre. Aucune autre comédienne n’aurait pu tenir ce rôle.»
Assis dans la brasserie parisienne, François tire sur sa clope. Ses yeux se perdent dans le vague. Il regarde hors-champ, «plus loin, plus tard», le boulevard Montparnasse, la grande ville... Que va-t-il s’y passer? Bulle Ogier dit: «On y va?» Il tourne un peu la tête et «on coupe, car tout ça ne nous appartient déjà plus. Comme si le personnage se libérait du film, prenait congé un peu avant nous. Il est déjà parti et c’est nous qui restons.»
Sur le quai de la gare, François a dit à Rosa: «Je t’aime de moins en moins, même si je te trouve de plus en plus belle.» La morale du film? La devise du critique de cinéma? «On ne demande justement pas à la critique de nous aimer, mais de nous dire pourquoi c’est beau ou pas, répond Lionel Baier. J’adore voir les critiques tourner, film après film, autour de cette question sans réponse: qu’est-ce que la beauté?»