Jean-Luc Godard:
"Les grands cinéastes que nous aimions ont toujours fait ce qu'ils pouvaient faire.
Einsenstein a fait les films que lui permettait Staline, Hitchcock a fait les films que lui permettait Selznick, et même à certains moments les films que lui permettait le public.
Il a réussi à vaincre le public, Hitchcock, c'est pour ça que c'est un des plus grands. Il a vaincu ce qu'il y avait de mauvais dans le public, en prenant appui sur le mauvais pour le métamorphoser. Cela indignait même certains critiques comme André Bazin (mais pas nous). Je me souviens du fameux baiser entre Bergman et Grant dans Notorious : cela indignait profondément Bazin (*) que sur un sujet aussi connard, il puisse faire un aussi beau film. Nous, on trouvait ça normal, si on peut dire."
JEAN-LUC GODARD par JEAN-LUC GODARD,
Editions Cahiers du Cinéma 1998, Tome 2 page 414
(*) Complément:
Notorious (Les Enchaînés) d'Alfred Hitchcock, la critique d’André Bazin parue dans L’Écran français (n° 142 du 16.3.1948):
“Le scénariste Ben Hecht n’a pas dû se fatiguer pour revoir et augmenter cette traduction en américain de Marthe Richard au service de la bombe atomique...
(...)
La rhétorique d’Alfred Hitchcock est certainement la plus brillante du monde. Nous savons maintenant, du reste, qu’il n’a pas son pareil pour les travellings en spirale et l’expression des mouvements les plus secrets de l’inquiétude et du doute. Il a reculé les limites de la sensibilité de la caméra, au sens où l’on dit d’une balance qu’elle est sensible.
Malheureusement, il y a quelque ridicule à poser, sur ce trébuchet qu’inclinerait une poussière d’or, la vulgaire limaille de fer de ces psychologues de confection.
La caméra subjective, très bien, mais faut-il qu’il y ait un sujet !”. (Source)