"À mesure que s’avançait le promeneur (la courbe du chemin le rapprochant d’elle), le coeur de Mouchette battait à se rompre, ainsi que celui du joueur qui épie entre les doigts du donneur la carte qui va décider de sa vie.
Un moment, elle surprit le regard du vieux tourné vers elle, aussi indifférent que celui de la bête.
Elle eût voulu crier, appeler, courir au-devant de ce grotesque sauveur. Mais il s’éloigna de son pas pesant, et aussitôt Mouchette crut voir son image falote glisser avec une rapidité prodigieuse comme aspirée par le vide. Elle la suivit une seconde dans sa course vertigineuse.
L’être dont les muscles obéissaient encore à sa volonté, son propre corps, n’était lui-même guère plus qu’un fantôme.
(...)
Mouchette se laissa glisser sur la côte jusqu’à ce qu’elle sentît le long de sa jambe et jusqu’à son flanc la douce morsure de l’eau froide.
Le silence qui s’était fait soudain en elle était immense. C’était celui de la foule qui retient son haleine lorsque l’équilibriste atteint le dernier barreau de l’échelle vertigineuse.
La volonté défaillante de Mouchette acheva de s’y perdre. Pour obéir, elle avança un peu plus, en rampant, une de ses mains posée contre la rive. La simple pression de sa paume suffisait à maintenir son corps à la surface de l’eau, pourtant peu profonde.
Un moment, par une sorte de jeu sinistre, elle renversa la tête en arrière, fixant le point le plus haut du ciel. L’eau insidieuse glissa le long de sa nuque, remplit ses oreilles d’un joyeux murmure de fête.
Et, pivotant doucement sur les reins, elle crut sentir la vie se dérober sous elle tandis que montait à ses narines l’odeur même de la tombe."
Georges Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette, dernière page
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