ce qu’il leur faut, ce sont des fantômes
mon sort était de ne poursuivre que des fantômes,
des êtres dont la réalité, pour une bonne part, était dans mon imagination;
il y a des êtres en effet — et ç‘avait été, dès la jeunesse, mon cas —
pour qui tout ce qui a une valeur fixe, constatable par d’autres,
la fortune, le succès, les hautes situations, ne comptent pas;
ce qu’il leur faut, ce sont des fantômes.
Ils y sacrifient tout le reste, mettent tout en oeuvre,
font tout servir à rencontrer tel fantôme.
Mais celui-ci ne tarde pas à s’évanouir;
alors on court après tel autre, quitte à revenir ensuite au premier.
Ce n’était pas la première fois que je recherchais Albertine,
la jeune fille vue la première année devant la mer.
DESSIN: EMILIA GRAPHISTE
TEXTE: MARCEL PROUST, A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


