Proust, Dostoïevski, Malick, Fellini : réalité intérieure et dynamique. Ma riche fantaisie avait créé une réalité

 

The Unloved ~ Knight of Cups ~ Terrence Malick

. . .

"Autre point de la thématique commune à Proust et à Dostoïevski : une nouvelle appréhension du réel et à partir de là, création d'une réalité nouvelle. Il n'y a jamais chez eux transposition mécanique de la réalité. Pour les auteurs dits réalistes, les Balzac, les Tolstoï, la réalité est extérieure et statique. Pour Proust et Dostoïevski, elle est intérieure et dynamique. Le génie prousto-dostoïesvkien, considérant que la réalité n'existe pas hors le dynamisme et le mouvement, ne conçoit celle-ci que sous l'angle de sa propriété principale, à savoir qu'elle est déterminée par le facteur Temps. La réalité ne saurait être saisie en un instant isolé. Chez les deux auteurs, elle entre dans la sphère active de la sensibilité et de la pensée dont elle partage la vie. Leur réel particulier reçoit son sens d'un véritable acte de conceptualisation, acte qui tient de la création. Lorsque, dans Niétotchka Niésvanov, Dostoïevski écrit : "ma riche fantaisie avait créé une réalité", il anticipe ces lignes de Sodome et Gomorrhe : "Nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée". (...)

Au réel, Proust et Dostoïevski ajoutent dans leurs oeuvres l'irréel des rêves et des rêveries. Ils introduisent en fait tous les phénomènes de l'inconscient, mettant ainsi en oeuvre l'intégralité de l'être et dotant leur texte d'un merveilleux poétique, fruit de l'imaginaire qui sort de l'inconscient ou y participe. En définitive, ils créent un univers nouveau qui a valeur de connaissance et dont l'essence même, et non la seule expression, est source de poésie et de beauté.

La base idéo-thématique des oeuvres de Proust et de Dostoïevski, à savoir que l'homme intègre une réalité spatio-temporelle, est le facteur principal du personnage dans leurs romans. Il incarne la totalité de la vie et la réalité où elle évolue et, s'il garde éternellement son actualité, c'est qu'il naît d'une totalité qui ne se décompose pas dans le temps historique mais se place dans son évolution. Il ne saurait se comprendre uniquement selon une analyse ressortissant à la logique formelle puisque à sa constitution propre, s'ajoute l'entité spatio-temporelle qui, malgré l'apparence, se situe aussi à l'extérieur de cette constitution."

Extrait de 
Clovis DUVEAU,
compte rendu de l'ouvrage "Proust et Dostoïevski. Etude d'une thématique commune" par Milivoje Pejovic, Nizet 1987, 422 pages,
Bulletin Marcel Proust n°40, 1990, pages 169-170

"...mon sort était de ne poursuivre que des fantômes, des êtres dont la réalité, pour une bonne part, était dans mon imagination"
"...Et ce n'est pas seulement elle qui était devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie avec elle qui était devenue une vie imaginaire"
"...et c'eût été pour Mlle de Stermaria que se fût exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une femme une telle notion de l'individuel qu'elle nous paraît unique en soi et pour nous prédestinée et nécessaire."
(Marcel Proust, A la recherche du temps perdu)

. . .

Federico Fellini : "Je ne trouve pas de grande différence entre fantaisie, rêve, et faits advenus dans la réalité. Mais quoi ? Les songes et les rêves ne sont-ils pas également des faits qui surviennent, quand on s'abandonne à eux ?... Les témoignages les plus secrets et les plus authentiques d'un auteur ne sont pas forcément les anecdotes les plus étroitement autobiographiques. Plus que dans les personnages principaux, j'ai l'impression de me reconnaître dans certaines prises de vues, perspectives, ouvertures musicales, dans certains fondus ou dans un certain montage haché de mes films. Un auteur s'exprime parfois aussi dans le choix d'un objet, d'un meuble, d'un visage, d'une couleur, d'une lumière..." 

(Federico Fellini, entretien, 
in Le Cinéma italien parle, Aldo Tassone, 
Editions Edilig, page 112)

. . .

"La réalité n'existe pas hors le dynamisme et le mouvement"

Cf réalité dynamique et influence de Dostoïevski chez Terrence Malick

Olga Kurylenko : "Il me le disait en français : "saute comme un lapin !". C'est un personnage qui bouge tout le temps, c'est la façon de filmer de Terry. Il disait : ne t'arrête jamais de bouger. Si je m'arrêtais, il me tapotait : continue de bouger ! L'immobilité n'est pas son truc. Il ne veut rien d'immobile. Les choses doivent se transformer en quelque chose d'autre, dans un mouvement constant de transformation, comme une danse. Vous n'avez jamais deux personnes assises l'une en face de l'autre et parlant... C'est comme de la danse."

Dans l'utilisation par Malick, à trois reprises dans To the Wonder, du Prélude de Parsifal, se retrouve une même répugnance au figement. L'analyse de ce Prélude par Pierre Boulez ("Ce matériau saisi dans un perpétuel devenir est probablement la découverte musicale la plus personnelle de Wagner - elle met pour la première fois l'accent sur l'instabilité, l'indétermination ; le matériau sonore révèle clairement une répugnance au figement, il trahit une aversion pour la stabilisation des événements musicaux, aussi longtemps que leurs possibilités de développement et de renouvellement ne sont pas épuisées") fait écho à ce qu'Olga Kurylenko rapporte de son tournage avec Malick.

. . .

 

An Analysis: To the Wonder | Terrence Malick

-> Dossier critique To the Wonder. L'Idiot et Les frères Karamazov de Dostoïevski parmi les principales influences de Terrence Malick

. . .

"Tu as l'air de vivre dans un monde imaginaire, non? ...Tu peux être qui tu as envie." - Un personnage de Terrence Malick, Knight of Cups (Teresa Palmer : Karen)  

"(...) Knight of Cups (Terrence Malick) invite cependant à suivre une ligne directrice, parabolique et ésotérique, celle du conte gnostique de l’hymne à la perle dans lequel un prince est envoyé en Egypte par son père souverain du royaume d’Orient pour trouver une perle. Buvant une coupe qui le rend amnésique, le prince oublie son identité, sa quête … et s’endort. Malick file cette métaphore à travers le parcours de Rick, l’homme qui ne sait plus qui il est tentant de raviver les traces d’une mémoire potentiellement originelle. Il s’accroche à des bribes qui reviennent : des éclairs, des secondes dans un royaume d’oubli. Le sentiment de « naissance » porteuse d’une existence pleine d’espoir, et puis du néant. Que faire avec son néant intérieur ?" (...)
"La teneur initiatique de Knight of Cups tient à une carte de tarot « Le cavalier des coupes » qui donne son titre au film. Malick compose donc son personnage comme cette lame. Dans le tarot, le cavalier est un homme de 20 à 35 ans, frappant à la fois par son énergie, son immaturité et son inconstance. Sujet à l’excès, son émotion l’expose à utiliser son énergie de manière utile ou négative. Incapable de s’engager, plongé dans le marasme et le découragement, cette carte annonçant toujours l’arrivée d’autre chose, d’un bonheur inattendu. Rick est en quelque sorte cette carte, dans l’attente du changement, d’un signe perpétuel qui lui ferait modifier sa vie. Comme cette lame, il est celui qui aime les histoires d’amour avant d’aimer tout court, et capable de tomber régulièrement amoureux. Il est également cette lame qui renversée prend un tour plus négatif : l’infidèle, l’indécis qui mène sa vie au chaos. Quel meilleur écho au cinéma de Malick que l’importance des quatre éléments dans le Tarot ? Par la présence de la coupe, le cavalier est une figure « d’eau », l’eau étant sensée relier l’homme au divin. A partir de la substance même de cette carte, Malick plonge Knight of Cups dans une liquidité ensorcelante. Le film EST son héros. Rick est le « Knight of Cups », le cavalier et le film qui le met en scène, constituant sa structure non-solide.
Tel un jeu, sa rencontre avec d’autres cartes-personnages conditionne sa vie. Malick découpe alors son film en chapitres portant chacun un nom de lame comme autant de rencontres avec des sauveuses potentielles. Il y aura donc la femme mature et sérieuse, généreuse et droite (Le jugement), la futile, l’imaginative et instinctive (La lune) ou encore celle qui présage du tournant, du changement, de la mort symbolique (La mort). Cate Blanchett, Freda Pinto, Natalie Portman, Isabel Lucas, Teresa Palmer ne font que passer, gravitant autour de la planète-Rick comme d’éventuelles portes de sorties, des sauveuses potentielles, de simples étapes dans le parcours." (...)
"Si Knight of Cups laisse son héros face aux vides, il ouvre en revanche au vertige de l’interprétation d’un fascinant jeu de pistes. Avec ses multiples grilles de lectures, entre le gnosticisme, le tarot, sa douleur intime et les sources d’inspiration spirituelles auxquelles il se rattache, on n’a pas fini d’y replonger pour tenter d’en comprendre les énigmes. La définition de la philosophie de Jacob Boehme par Émile Boutroux s’accorde de manière troublante au dernier film de Terrence Malick. Oui, Knight of Cups est ce « mélange confus de théologie abstruse, d’alchimie, de spéculations sur l’insaisissable et l’incompréhensible, de poésie fantastique et d’effusions mystiques (…) un chaos étincelant. »." 

Quelques extraits de : Terrence Malick – « Knight of cups » - Par Olivier ROSSIGNOT (article complet sur Culturopoing).

. . .

Photos :

Terrence Malick, Knight of Cups. Teresa Palmer : Karen | Christian Bale : Rick

- Tu as l'air de vivre dans un monde imaginaire, non ? 
- Pas toi ?
- Si. Parce que c'est bien plus amusant. 
- Tu l'aimes, ton monde ?
- Il change tout le temps. Dans ce monde je suis qui j'ai envie. N'oublie pas ça : tu peux être qui tu as envie. 

~

Federico Fellini : La Cité des femmes (1980) : "Et la nuit, commence le grand voyage."

TERESA PALMER : KAREN - CHRISTIAN BALE : RICK | Terrence Malick, Knight of Cups : - Tu as l'air de vivre dans un monde imaginaire, non ?
TERESA PALMER : KAREN - CHRISTIAN BALE : RICK | Terrence Malick, Knight of Cups : - Tu as l'air de vivre dans un monde imaginaire, non ?
TERESA PALMER : KAREN - CHRISTIAN BALE : RICK | Terrence Malick, Knight of Cups : - Tu as l'air de vivre dans un monde imaginaire, non ?
Photo : Federico Fellini : La Cité des femmes (1980) : "Et la nuit, commence le grand voyage."

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL