Cahiers du cinéma à Martin Scorsese : "Quelle est pour vous la différence entre Casino et les films sur la Mafia comme Le Parrain ou Scarface ?"

Martin Scorsese : "C'est à vous de me le dire. Les gens qui aiment les structures narratives traditionnelles n'aiment pas beaucoup Casino, ni Goodfellas. Ils n'aiment pas les ruptures dans la dramaturgie. Gore Vidal, que j'admire beaucoup, déteste le langage qu'utilisent les personnages des Affranchis. Il était président du jury à Venise l'année de Goodfellas, mais il a préféré donner le prix à Rosencrantz et Guilderstern sont morts de Tom Stoppard. Il faut dire que c'est une langue réduite à sa plus simple expression, il n'y a pratiquement pas de dialogues, et fuck revient tous les deux mots. Quant à Pauline Kael, la critique new-yorkaise, qui m'a pratiquement fait à l'époque de Mean Streets - elle n'a pas aimé Raging Bull et depuis je ne lis plus ses critiques - je sais qu'elle a écrit à propos des Affranchis : "C'est comme Scarface sans Scarface". Bien sûr ! Elle dit que ce n'est pas un grand film. Mais nous avons voulu être aussi honnêtes que possible sur la description d'un milieu et d'un style de vie. J'adore Scarface, la version de Hawks, mais il faut bien dire que ça n'a rien à voir avec le milieu italo-américain. Et le jeu des acteurs est carrément outré, sauf celui de George Raft. J'ai été très influencé par le style des acteurs des années 50. James Dean, Brando, Monty Clift étaient très sobres. Un regard leur suffisait à exprimer quelque chose de très complexe. Parfois même, le silence ou la difficulté à s'exprimer rendait magnifiquement compte de l'état de la jeunesse américaine après la guerre. Ils n'arrivaient pas à s'exprimer au sein d'une culture qui changeait totalement. Les ailes de voiture ressemblaient à des ailerons de requins, les écrans de cinéma devenaient immenses. Je me suis donc inspiré de ce style, trente ans plus tard, et je l'ai restitué de façon presque documentaire. Les Affranchis d'une certaine façon est un documentaire. Casino aussi. C'est ce qui différencie ces deux films du Parrain. J'adore Le Parrain, c'est une épopée grandiose, surtout Le Parrain 2, mais c'est de la mythologie. Je sais que beaucoup de gangsters rêvent d'être Marlon Brando, mais, en réalité, ils ne sont pas du tout comme ça. Quant au Scarface de De Palma, c'est du spectacle avec un grand sens de l'humour noir particulièrement atroce et une grande ironie. C'est une véritable provocation cinématographique."

(Entretien avec Martin Scorsese,
Cahiers du cinéma n°500, Numéro spécial : Martin Scorsese rédacteur en chef,
mars 1996, page 10, extrait)

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