Claude Régy : les gens écoutent l'opéra les yeux fermés, cela devrait nous faire réfléchir à ce qu'on leur met sous les yeux quand par hasard ils les ouvrent | Panowsky : une vision, non une illusion. Le théâtre invisible : le nouveau Bayreuth. La lumière

Claude Régy, la mise en scène d'opéra : "Nous disions tout à l'heure que les gens écoutaient l'opéra les yeux fermés, cela devrait nous faire réfléchir, en tout cas, à ce qu'on leur met sous les yeux quand par hasard ils les ouvrent."

Antoine Vitez : "C'est un art archaïque. L'important, c'est que les chanteurs soient là et qu'ils chantent créant l'espace autour d'eux."

Claude Régy : "Tu as dit quelque chose de magnifique, c'est que la voix crée complètement l'espace autour d'elle et donc notre premier devoir est de ne pas l'encombrer, cet espace, de ne pas le remplir de fausses figurations. Il faut aller jusqu'au bout de l'artificialité puisque justement on est là totalement dans l'artificiel. Tout ce qui est naturel doit être rayé de notre alphabet et de nos codes."

Pierre Strosser : "Pour cela, l'opéra a l'avantage incroyable que le chant nous empêche de tomber dans le naturel, alors qu'au théâtre le risque est toujours présent. Même un geste naturel d'un chanteur devient non naturel à cause de l'artificialité de la musique."

Luc Bondy : "Je crois que l'opéra est un bon exemple pour le théâtre et non l'inverse. Parfois, lorsqu'on fait du théâtre, on rêve à cette forme pure que peut produire un chanteur ou un ensemble, on se dit que cela serait extraordinaire d'obtenir la même musicalité avec des acteurs parlant ensemble."

Claude Régy : "A l'opéra, le fanatisme est plus grand parce que la musique touche les gens dans une région d'eux-mêmes qu'elle seule atteint."

Luc Bondy : "C'est aussi lié à la manière dont la musique s'inscruste dans la conscience, c'est un meilleur vecteur de la mémoire que le théâtre."

Claude Régy : "Au théâtre, j'essaie de ne pas être metteur en scène, de ne pas faire de représentation de la réalité ; j'essaie de rejoindre plutôt ce qu'on pourrait appeler le réel mais par la représentation de l'inconscient et pas par la représentation du monde extérieur. Alors, je me dis qu'à plus forte raison la musique devrait permettre la même abstraction à condition de ne pas produire les images que l'on montre d'habitude. (...) Nous pourrions finir par une phrase de Peter Handke que j'aime beaucoup : "Ne dis rien, car au milieu de ta phrase tu vas te mettre à penser le contraire."

(Autour de l'opéra, Musical n°8, janvier 1989, Revue du Châtelet - Théâtre de Paris : Opéra et Mise en scène, extraits des pages 12 à 30)

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"Une vieille expérience a depuis longtemps révélé qu'il n'est pas agréable de faire appel à deux sens simultanément. Souvent même cela trouble d'occuper intensément l'oeil en même temps que l'oreille. C'est pourquoi l'on a tendance à fermer les yeux lorsqu'on doit écouter la musique. J'ai été assis près de la scène, je me suis éloigné de plus en plus, j'ai cherché un recoin dans le théâtre afin de pouvoir me cacher complètement dans cette musique. Je reste dehors dans les couloirs, je m'adosse contre la cloison, c'est alors que la musique a le plus d'effet, elle est un monde à part, détaché de moi..."

(Kierkegaard, Les étapes érotiques spontanées, ou l'érotisme musical, in Ou bien... Ou bien... TEL page 94)

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Photo :

Le nouveau Bayreuth : Parsifal, mis en scène par Wieland Wagner, direction musicale Hans Knappertsbusch

 - "Une des trois ou quatre plus émouvantes expériences spirituelles de ma vie". (Ernest Newman)

Dominique Jameux : "Au lever de rideau du premier acte de Parsifal, on voit la forêt qui entoure Montsalvat : un espace vide, circulaire, autour duquel se disposeront bientôt les chevaliers (la circularité est pour ce Parsifal la figure continue qui traverse les trois actes). Une lumière oblique éclaire des troncs d'arbre, qui ressemblent aux piliers d'un temple. Bleutée, irréelle, elle estompe les contours, forme arrêtée de cette fluidité qui suivra la musique. Lors de la Verwandlungsmusik, qui porte leur cheminement vers le temple, la lumière entourera Gurnemanz et Parsifal, les isolant davantage du monde extérieur, comme s'ils suivaient une route sûre dans quelque désert inconnu du profane. Le temple est signifié par quatre colonnes, sans aucun ajout extérieur. Circularité de l'espace, de l'autel, des marches, de la disposition des chevaliers. Le château de Klingsor : une lumière très faible, entourant seulement vivement la tête du magicien maudit, pris comme dans un rets. Le baiser de Kundry, dont la disposition par rapport à Parsifal évoluera durant les quinze années qui viennent, prendra toutefois toujours place au centre de l'espace, comme il est au centre de l'acte médian, et au croisement des affects psychologiques et affectifs que symbolise la "croix de Parsifal" que Wieland Wagner a dessinée dans le Programme, et par laquelle il explique sa vision du drame. A l'acte III, l'action se déroule dans un espace à nouveau dénudé, et il faudra se passer du petit bois de bouleaux et de la hutte de Gurnemanz. La lumière elle-même évite tout naturalisme : pas de vert printannier, pas de jaune ensoleillé, mais une lumière irréelle au moment du prodige. C'est une "vision, non une illusion ; le théâtre invisible cher à Wagner", note Panowsky. La seconde scène du temple, lente, hiératique, immobile, terriblement vivante, s'achevait dans une couleur de sang et de nuit - qui faisait songer à Rembrandt. Il faudrait évidemment décrire l'essentiel. Ces espaces éclairés étaient des espaces habités. (...) Pour Wieland Wagner, le jeu d'acteur (-chanteur) est primordial, mais cette primauté a peu à voir avec la gesticulation. (...) Ernest Newman parlant "d'une des trois ou quatre plus émouvantes expériences spirituelles de sa vie". (...) Scène vidée de tout l'accessoire, primauté de la lumière, jeu des acteurs rare, costume délivré de toute anecdote, élision de tout ce qui pouvait localiser et dater une action présentée comme un mythe intemporel."

(Wieland Wagner et le nouveau Bayreuth, par Dominique Jameux,
Musical n°8, janvier 1989, Revue du Châtelet - Théâtre de Paris : Opéra et Mise en scène,extraits des pages 106 à 108)

RICHARD WAGNER : PARSIFAL | WIELAND WAGNER | BAYREUTH | HANS KNAPPERTSBUSCH

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL