Federico Fellini, comment naît un film ? 

"Quand j'ai une idée sur ce qui pourrait être un nouveau film, je demande la collaboration d'un ou deux écrivains que j'estime et qui sont des amis. Je leur en parle comme s'il s'agissait de raconter une chose un peu entrevue et un peu rêvée. Au moment où l'histoire commence à se préciser, alors nous nous séparons et nous nous divisons le travail, chacun promet d'écrire une des scènes. Pas besoin de leur recommander une ample liberté par rapport au thème pour cette phase littéraire, car, ainsi réparti, le récit présente à chacun des collaborateurs toutes les solutions et séductions possibles. J'ai besoin d'un scénario élastique, aux contours estompés, mais en même temps très exact là où les idées sont déjà définies.

Je ne crois pas que ce soit un bon système que d'arriver devant les acteurs avec une attitude intransigeante : "Voilà ce que nous avons réalisé sur le papier, et c'est cela qu'il faut faire". Non, je crois qu'il faut avoir de l'humilité pour accueillir toutes les suggestions, les enrichissements, les nouvelles idées et les détails imprévisibles qui se manifesteront au moment de la réalisation : le film ne peut en tirer que des avantages. Parfois les réalisations les plus heureuses naissent justement quand on ne respecte pas le programme. Il est inutile de rester fidèle à des pas précédents, aux choix des jours passés, à un scénario écrit il y a cinq mois ; le tournage est un voyage, et un voyage ne se fait pas abstraitement, mais en tenant compte des exigences qui sont déterminées pas à pas, de ton humeur, des difficultés, des imprévus. L'imprévu n'est pas toujours et seulement une difficulté, c'est souvent une aide à la dynamique du film, dès le moment où tu en as eu l'idée. Tout est utile au film. Aucun événement, aucune occasion, rien ne peut être considéré totalement étranger au film. Tout fait partie du film. 

Je voudrais dire autre chose : il n'existe pas de "conditions idéales" pour la réalisation d'un film, ou mieux : les conditions sont toujours idéales, car ce sont celles qui en définitive t'ont permis de faire le film tel qu'il naît réellement. Ce qui est, finit toujours par prendre le dessus, par se substituer à ce qui aurait pu ou dû être. Les "imprévus" ne font pas seulement partie du voyage, ils en sont la substance même. Il faudrait simplement une grande disponibilité ; se laisser porter ou plus exactement se mettre au service de ce qui est prêt à naître. Et alors, ce n'est plus moi qui dirige le film, c'est lui qui me dirige.

Le métier de celui qui prétend matérialiser ombres, formes, perspectives, lumières, est fait tout à la fois de rigueur et d'élasticité. Il faut être intransigeant, implacable, mais aussi souple, prêt à accepter des résistances, des différences et des erreurs également, avec une même et attentive disponibilité. L'imprévu ne représente pas seulement et toujours une difficulté. Fidélité absolue à sa propre inspiration, d'accord, mais aussi ouverture à ce qui se manifeste au fur et à mesure, car souvent ce n'est que la sécretion constante de ce que l'on veut faire. Une idée, une image, une émotion ne deviennent pas immuables et définitives parce qu'on a décidé de les matérialiser. Elles vivent, se modifient et se transforment en nous. Depuis toujours nous avions imaginé la lune d'une certaine façon et puis, quand nous avons vu les photographies des astronautes, la saleté, l'opacité de cette lande blanche et désolée, ces ombres nettes et dures nous sont apparues à l'improviste encore plus fascinantes que celles de notre imagination. Dans le fond, il s'agit d'accepter le fait que, même si l'on a renoncé à certaines choses et s'il n'y a plus ce côté allusif, cette raréfaction satisfaisante de l'imagination, ce que l'on a fait est valable pour la seule raison qu'il est fait. 

Si par la suite cette sensation dépend de la paresse, du fait que l'on a un rendez-vous à 18h30 et que l'on ne veut pas rester là à peiner, et du fait qu'on se rend à l'improviste à la fatigue, qu'y faire ? La vie est faite aussi de ces choses-là. Il est puéril de prétendre la traverser, protégé à chaque instant par des certitudes immuables. Voilà pourquoi, une fois le film fini, je ne veux plus le voir. Je n'ai jamais revu mes films, je n'en sais plus rien. (...)

Dans la préparation des décors, et surtout dans le choix des couleurs, des étoffes, des visages, je recherche désespérément et par tous les moyens une correspondance, une identité. Mais c'est avec joie que je m'aperçois qu'un visage différent de celui que j'avais imaginé "colle" tout aussi bien. Et même ce visage en chair et en os me semble plus vrai, en fin de compte plus actuel, parce qu'il existe, parce qu'il me parle du film, il est le film et il m'aide à sortir du flou. L'autre visage était seulement une hypothèse, une imagination, peut-être une maladie. La souffrance due à certains renoncements se double d'un sentiment de gratitude, de fête, de réconfort un peu abject en voyant une idée, une idée merveilleuse oui, devenir une réalité, plus sale et plus terreuse, parfois, mais possible, humaine, chaude. Alors, l'idée merveilleuse, elle est vite oubliée. Il s'agit, bien évidemment, de maintenir ce sentiment de réconfort dans des limites possibles. Il faut éviter d'y trop creuser, sinon on est amené à accepter tout ce qui arrive, l'approximatif, le hasard. C'est dans cet équilibre entre l'impossible et le possible que se situe la ligne impalpable et très nette qu'il ne faut pas perdre de vue.

En ce sens, la première semaine de tournage est la plus difficile : même si on a vécu pendant un an avec cette cité fantastique peuplée de tous les personnages, les situations, les angles des rues, les places, la lumière, les heures, même si l'on a tenté desespérément de retenir l'exactitude de cette vision, la première semaine, disais-je, il se peut que le metteur en scène se sente désorienté, étourdi devant le vacarme, l'invasion réaliste subis par le film, le magma physique où il commence à prendre corps. Egalement parce que, en ce qui me concerne, je dois à chaque fois savourer, vivre complètement l'atmosphère de la troupe - dans le sens le plus large - sachant que mes compagnons de voyage sont ceux qui se trouvent là, avec moi, et qu'ils n'ont pas tous, bien sûr, le même fanatisme, le même engagement, une promesse à tenir. Mais si l'on réussit à exploiter positivement la confusion et le poids de leur indifférence, de leurs histoires personnelles, leur hostilité, leur vanité, leur participation subjective au film, alors..."

(Extrait d'un Entretien avec Federico Fellini
Aldo Tassone : Le cinéma italien parle, Edilig page 107)

 

Federico Fellini : comment naît un film ? De l'imagination à une réalité, plus sale et plus terreuse, parfois, mais possible, humaine, chaude