Pascal Bonitzer (1983) : "(...) Dans L'eclisse, de quelle éclipse s'agit-il ? Qu'est-ce qui se trouve éclipsé, quel soleil est-il occulté ? Rien d'autre peut-être que les personnages du film, dissous dans les lieux mêmes de leurs rencontres, qu'à la fin du jour - et du film - la caméra revisite, mais vides. Ce vide est celui de la ville, de l'anonymat, des rencontres insignifiantes et de la nuit qui gagne toutes choses. Mais comme le cinéma, pas plus que l'inconscient, ne connait la négation, le vide antonionien subsiste positivement, comme hanté de présence. Rien n'est jamais plus beau (et chaque film semble n'être agencé qu'à cette seule fin), dans un film d'Antonioni, que le moment où les personnages, les humains s'effacent pour ne laisser subsister, semble-t-il, qu'un espace sans qualité, l'espace pur, "l'espace à soi pareil qu'il s'accroisse ou se nie"(*). Le champ vide n'est pas vide : rempli de brume, des visages fugaces, de présences évanouissantes ou de mouvements quelconques, il représente ce point ultime de l'être enfin délivré de la négativité des projets, des passions, de l'existence humaine."

Extrait de La disparition (sur Antonioni), de Pascal Bonitzer, 1983,
Décadrages. Peinture et cinéma, 1985, 
repris dans Carlo di Carlo : Michelangelo Antonioni, volume 1 1942/1965, pages 306-307

(*) "l'espace à soi pareil qu'il s'accroisse ou se nie" - Pascal Bonitzer cite Mallarmé

Quand l'ombre menaça de la fatale loi 
Bonitzer cite Mallmal de mes vertèbres, 
Affligé de périr sous les plafonds funèbres 
Il a ployé son aile indubitable en moi.

Luxe, ô salle d'ébène où, pour séduire un roi
Bonitirlandes célèbres, 
Vous n'êtes qu'un orgueil menti par les ténèbres 
Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi.

Oui, je sais qu'au lointain de cette nuit, la Terre
Jette d'un grand éclat l'insolite mystère, 
Sous les siècles hideux qui l'obscurcissent moins.

L'espace à soi pareil qu'il s'accroisse ou se nie 
Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins
Que s'est d'un astre en fête allumé le génie.

Pascal Bonitzer, La disparition (sur Antonioni) : ce point ultime de l'être enfin délivré de la négativité des projets