Conversation avec Jean-Luc Godard :

Romain Goupil : On travaille dans l'exigence, on engage des techniciens qui coûtent une fortune, et après le film passe sur un écran télé qui n'est même pas réglé, qui va te mettre trop de bleu, de jaune ou de rouge. Et tout le monde regarde le film comme ça !

Alain Bergala : Mais d'où vient qu'en France, alors que le goût des spectateurs est en baisse, que les gens n'ont plus d'exigences réelles, la barre soit si haute quant aux exigences strictement techniques ?

Jean-Luc Godard : Parce qu'il y a une insuffisance de création.

Jean-Pierre Beauviala : On en arrive à la peinture pompier de la fin du XIXe siècle : pas d'émotion, que du lustre. Le cinéma français d'aujourd'hui c'est un peu la peinture de Meissonier par rapport à la peinture de Cézanne. Les gens qui n'ont pas d'idées ni de doutes font de l'image propre et lisse, des images passoires fabriquées yeux ouverts. Alors que ce qui nous émeut, c'est l'image réinventée au réveil en fin de rêve, plusieurs couches accumulées : la trace des images concoctées les yeux fermés.

(août 1983, Cahiers du cinéma n°350)

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Peintures :

Image lisse, académique : Ernest Meissonier : Un jeu de piquet (1861)

Image réinventée : Paul Cézanne : Les joueurs de cartes (entre 1890 et 1895)

Le cinéma français d'aujourd'hui c'est un peu la peinture de Meissonier par rapport à la peinture de Cézanne