Leos Carax : La panique de ne pas arriver à la légèreté dont on rêve. Le bonheur inouï. C'est l'élan qui est beau. Tout devient un peu dégoûtant si on sait tout

Leos Carax : "Il faut très longtemps pour qu'il y ait un retour. Il y a la panique de sombrer dans des choses qu'on redoute terriblement, comme la lourdeur. La panique de ne pas arriver à la légèreté dont on rêve. J'ai déniché l'autre jour une interview radiophonique de Céline (...). Il parle de son suicide, le type lui demande : "Quelles seraient vos dernières paroles ?", et il répond : "Ils étaient lourds, les hommes". Je me suis senti visé. Enfant, je voulais être océanographe ou astronaute. Parvenir au bonheur inouï sans se crisper. Une recherche du bonheur inouï qui ne ferait pas mal au ventre. Qui se ferait dans un état de grâce. Comme Alex quand il se met à danser. Qui commence plié en deux sur lui-même et qui finit complètement explosé vers le ciel". 

Cahiers du Cinéma : Le bonheur inouï, c'est une chose qu'Anna demande à Marc dans le film, et il lui dit : "Bientôt..."

Leos Carax : "Il lui répond "bientôt" comme on dit "cours toujours"... J'aime bien les courses dans le film : la course d'Alex (la danse) et la course d'Anna à la fin. Qui sont toujours des essais d'envol. Il lui dit "cours toujours", et je pense ça : qu'il faut toujours courir. C'est l'élan qui est beau... C'est pour ça qu'il y a des plans de cygnes au début. J'ai toujours aimé les cygnes mais je n'ai jamais su s'ils ne pouvaient pas s'envoler parce qu'on leur faisait quelque chose, dans les parcs, pour qu'ils ne puissent pas, ou si ce sont des animaux qui ne volent pas... Parce qu'ils essaient toujours en tout cas... (...)

Si je savais composer, 50% des dialogues seraient remplacés par de la musique. (...)

Le public... (...) Si une personne vient me voir pour me dire qu'elle a aimé une chose que j'ai faite, j'ai tout de suite envie de lui demander ce qu'elle aime par ailleurs (quels paysages, quelles personnes, quels films...). Parce que je suis sûr qu'elle a aimé au moins une chose que je n'aime pas. Et ça me dégoûte. (...) De même, si on connaît la filmographie d'un acteur, c'est vraiment dur de le filmer. Tout devient un peu dégoûtant si on sait tout. Le public, on n'en sait rien, mais on sait qu'on ne partage pas ses goûts. (...)

Je pense que j'ai fait du cinéma parce que le cinéma était la seule chose qui ne me donnait pas de complexe. Enfant, il y avait toujours cette question, à l'école et partout, du goût : vous aimez ? / vous aimez pas ? Je ne savais jamais. Au cinéma, j'ai toujours eu la certitude absolue, en voyant un film, de son intégrité ou non. Quand on est seul dans une salle noire à seize ans avec cette certitude, être seul et être sûr, ça donne une force inouïe. ça m'a aidé énormément et ça m'aide encore. (...)

Personne n'est heureux du cinéma aujourd'hui et ce mécontentement a ouvert une brèche entre les banques, les administrations et les gens d'argent dans laquelle le film s'est engouffré avec une belle violence pour trouver sa liberté. Je sais que je ne ferai jamais de cinéma en dehors de cette liberté-là. Parce que c'est la moindre des libertés, même si elle est extraordinaire. (...) 

Les deux films américains de ces dernières années que j'aime, ce sont effectivement Heaven's Gate (Cimino) et le film de Sergio Leone. Ce sont les plus enthousiasmants. Parce qu'ils dépassent, vraiment."

(Extraits d'un entretien avec Leos Carax réalisé par Marc Chevrie, Alain Philippon, Serge Toubiana, Cahiers du Cinéma n°390, décembre 1986, pages 26 à 32)

LEOS CARAX : MAUVAIS SANG