"Enfin, dans Casino, il y a Sharon Stone. Elle donne à l'univers de Scorsese une dimension supplémentaire, celui d'une féminité souvent écartée par la communauté des hommes, mais une dimension elle-aussi largement maladive. La femme, ici - à l'image de Marie-Madeleine dans La Dernière Tentation -, est pure blessure, dissimulée sous la beauté et les atours, une brûlure dont la vue fait défaillir, un corps dont la dépendance est certaine et qui mène à la faillite. Elle est donc l'attirance absolue mais aussi la déchéance radicale - la seconde n'allant pas sans la première, et vice versa, chez Martin Scorsese. Sharon Stone incarne magnifiquement cette culpabilité qui a terrassé autrefois le cinéaste. Elle fait ressurgir d'un coup ce plaisir et cette douleur d'être absolument coupable, tout ce que le contrebandier recèle secrètement dans ses films, blessure par blessure, depuis quelques années, et qu'il avait confié, avec une totale franchise, à Paul Schrader en janvier 1982 dans un entretien réalisé au bout d'une nuit blanche : "On ne peut pas vivre avec cette culpabilité que je porte. Neuf ans d'analyse. Il faut pourtant apprendre à vivre avec, et c'est pour ça que je fais mes films, que j'essaie de tenir en tournant des films. J'essaie simplement de tenir le coup. Quand j'ai découvert la masturbation, j'étais sûr que des choses terribles allaient m'arriver. Et ça n'a pas manqué. Neuf ans d'analyse. Pour résister, il faut travailler ; travailler à la maison ; descendre travailler au studio ; remonter dormir. Devenir une unité de plus en plus ramassée sur soi-même, en étant seul très souvent."

Scorsese est devenu cette "unité" de plus en plus fermée sur elle-même, une unité de production, bientôt de super-productions. Il a travaillé, toujours travaillé. Sept films aux budgets de plus en plus imposants en quinze ans. Quitte à renoncer à la plupart de ses histoires et de ses obsessions, quitte à séduire par la virtuosité de son savoir-faire. Mais lorsque Sharon Stone pleure sur son lit, quelque part dans l'enfer frelaté de Casino, c'est la culpabilité de Scorsese qui revient comme un affect longtemps oublié, profondément enfoui, mais jamais enterré : ses années d'analyse, ses nuits de masturbation, ses pulsions suicidaires et sa maladie faite film. Comme sur un lit de douleur, comme sur un lit d'hôpital."

(extrait des Cahiers du Cinéma n°500, page 68, mars 1996, Comme sur un lit d'hôpital, Portrait de Martin Scorsese en cinéaste majeur, par Antoine de Baecque)

Photo 1 : "Tu peux pas m'empêcher d'avoir des sentiments"

Photo 2 : "Je ne suis pas aussi forte que tu crois. J'ai besoin d'aide. Il me faut un protecteur"

CASINO de MARTIN SCORSESE, avec Sharon Stone, Robert de Niro, Joe Pesci

-> Voir aussi : Martin Scorsese : "Cela fait partie de ce sentiment kafkaïen d'être tenu à l'écart : on peut le dire comme cela. Vous savez, avoir besoin de protection, d'aide. Et ne rencontrer que des difficultés croissantes"

et : Martin Scorsese : De Niro voulait une actrice capable de lui tenir tête, de devenir folle... il avait besoin d'une vérité dans la colère | Sharon Stone dans Casino

Tu peux pas m'empêcher d'avoir des sentiments - CASINO de MARTIN SCORSESE, avec Sharon Stone, Robert de Niro
Je ne suis pas aussi forte que tu crois. J'ai besoin d'aide. Il me faut un protecteur - CASINO de MARTIN SCORSESE, avec Sharon Stone, Joe Pesci