Martin Scorsese : "On ne peut pas vivre avec cette culpabilité que je porte. Neuf ans d'analyse. Il faut pourtant apprendre à vivre avec, et c'est pour ça que je fais mes films, que j'essaie de tenir en tournant des films. J'essaie simplement de tenir le coup. Quand j'ai découvert la masturbation, j'étais sûr que des choses terribles allaient m'arriver. Et ça n'a pas manqué. Neuf ans d'analyse. Pour résister, il faut travailler ; travailler à la maison ; descendre travailler au studio ; remonter dormir. Devenir une unité de plus en plus ramassée sur soi-même, en étant seul très souvent."

(Martin Scorsese à Paul Schrader, janvier 1982, "entretien réalisé au bout d'une nuit blanche", Cahiers du Cinéma "Made in USA" n°334/335, avril 1982, page 126. Repris dans Cahiers du Cinéma n°500, page 68, mars 1996, Comme sur un lit d'hôpital, Portrait de Martin Scorsese en cinéaste majeur, par Antoine de Baecque)

Martin Scorsese : "J'ai lu quelque part que je me reconnaissais dans trop de choses. (...) La panique et la paranoïa. Le sentiment d'être tenu à l'écart, le sentiment de ne pas être protégé, au fond. Peut-être à cause d'un sentiment de culpabilité d'ordre sexuel. Vous savez, je crois que je peux m'identifier à cela. Penser au sexe et m'en sentir coupable. C'est peut-être ce qu'ils veulent tous dire quand ils parlent de se reconnaître dans trop de choses. (...)
Cela fait partie de ce sentiment kafkaïen d'être tenu à l'écart : on peut le dire comme cela. Vous savez, avoir besoin de protection, d'aide. Et ne rencontrer que des difficultés croissantes. (...)
Je ne sais pas si je fais une satire quelconque (dans After Hours), simplement, je me moque de beaucoup de choses, mais ce qui m'a vraiment plu, c'est l'idée de ne pas savoir... Comme si on entrait en plein milieu d'une histoire, et qu'on s'en allait avant la fin. Pour chacune des scènes. Et j'ai trouvé que c'était intéressant. Parce que chacun a sa propre histoire, on pourrait faire un film de la vie de chacun, et pourtant ce pauvre type est jeté là-dedans, et c'est comme dans la vie. Pensez à tout ce qu'on fait. Quand j'aurai fini ce coup de fil, je raccrocherai, j'irai voir s'il y a de quoi faire un repas avec ma femme... Je ne sais pas ce qu'elle fait depuis une heure. Vous comprenez ? Je ne sais pas ce qui se passe, et c'est comme cela pour tout, pratiquement. Pas de liaison : pas de début, pas de fin, juste une série de moments. Nous ne connaissons jamais vraiment les histoires des gens, pas même celle de Paul. Et c'est le désir sexuel qui fait jaillir le courant. Mais pas seulement le désir sexuel - le fait d'être touché, d'être aimé, même pour cinq minutes, même pour deux minutes. Je pense que c'est là le sens du film. Cette angoisse, l'angoisse de vivre - on est jeté dans la folie qui règne ici-bas, sans savoir le moins du monde ce qu'on est en train de faire, où on va, et quel est le sens de tout cela. On ne sait rien sur personne. On croit qu'on sait, mais on ne sait pas. C'est cela le vrai sujet. Oui, je fais une satire de Paul, des artistes, des gens là-bas, quels qu'ils soient, mais Paul, je l'aime. La satire du yuppie, c'est éculé, c'est un cliché ; la satire du rapport à l'ordinateur, c'est un cliché - c'est la raison pour laquelle nous n'avons pas insisté sur les ordinateurs."

Cahiers du Cinéma : "Et qui est réellement ce type ?"

Martin Scorsese : "Oui, que fait-il ? Il est en dehors de cela, mon vieux, tellement en dehors. Mais le plus beau, c'est que personne ne peut être en dehors. Vous arrivez dans une situation donnée : il y a une pièce, deux personnes dedans ou trois, et il y a une conversation, par exemple, quelque chose de terrible s'est produit dans leurs vies, et vous arrivez, il faut qu'ils s'occupent de vous, parce que vous avez les clés d'Untel et que vous les rapportez. Ils ne veulent pas vous connaître. Et vous vous demandez : "Mais qu'est-ce qui a bien pu se passer entre ces gens ? Mince ! Oh là là ! Dieu merci, j'en suis sorti..." Et cependant, lui, Paul, il faut qu'il y retourne ! Je crois que c'est comme dans la vie. Je trouve cela formidable. (...)

L'ambiance est trop à l'intolérance, à l'heure actuelle, pour les gens qui pensent librement, dans quelque domaine que ce soit. Partout. (...)

Je me suis réfugié dans une petite cabane, et je suis reparti à zéro. Je ne suis pas reparti à zéro, mais j'ai essayé certaines choses par moi-même..."

(Into the Night, entretien avec Martin Scorsese, par Bill Krohn, Cahiers du Cinéma n°383/384, mai 1986, extraits des pages 48-50 et 92-95)

-> Voir aussi : Lorsque Sharon Stone pleure sur son lit, c'est la culpabilité de Scorsese qui revient : ses années d'analyse, ses nuits de masturbation, ses pulsions suicidaires et sa maladie faite film

MARTIN SCORSESE : AFTER HOURS