"(...) Il y a dans Mulholland Drive, un côté film ambient, au sens où la création d'ambiances incroyablement sophistiquées et la permanente fluidité de leurs enchaînements conduisent en priorité la perception du spectateur. Ce qui revient souvent à croire que tout est mystère, rien n'est rationnel, explicable et qu'il s'agit seulement de se laisser porter, comme dans un environnement, une installation ou une pièce musicale, par la pure sensorialité. Mais, en réalité, cette dimension sensorielle, pour fondamentale qu'elle soit, ne doit jamais faire oublier que le film est aussi un texte qu'il faut lire et interpréter. C'est dans l'interstice, la faille créée par la disjonction ou l'ambivalence entre ces deux pôles apparemment contradictoires, que s'engouffre ou se glisse précisément le film, objet tout à la fois rationnel et insaisissable. 

En voyant Mulholland Drive, on pourra aisément le ranger dans cette tendance postmaniériste mise à jour il y a déjà quelques années. Postmaniériste, c'est-à-dire ayant dépassé la citation, l'imitation, la déformation, voire la parodie, propres au maniérisme au profit d'images plus subtiles et plus raffinées qui supposent une mémoire du cinéma déjà assimilée et digérée, invisible en quelque sorte, créatrice de formes fantomatiques, complexes et composites. De ce point de vue, le dernier film de Lynch est un objet d'autant plus passionnant que cette assimilation des images en est le sujet même. Mulholland Drive raconte précisément l'aventure de personnages qui vivent sous l'influence d'images anciennes, de modèles préexistants. S'il n'est pas sans rappeler certaines oeuvres de Brian De Palma (par exemple, Snake Eyes pour prendre un exemple récent) ou de Quentin Tarantino (Pulp Fiction auquel on pense parfois), il va plus loin qu'eux, se situant dans un au-delà où il ne s'agit plus d'imiter mais de vivre avec ses fantômes, de les apprivoiser en quelque sorte, de les faire siens. A ce titre, l'éblouissante séquence du play-back au théâtre ou celle, non moins impressionnante, dans laquelle Betty réinterprète une scène banale lors de son bout d'essai pour les studios, fonctionnent comme de véritables métaphores du film lui-même. (...)"

Extrait de L'AMOUR A MORT - Mulholland Drive de David Lynch, par Thierry Jousse,
Cahiers du cinéma n°562, novembre 2001, pages 21-22

Mulholland Drive de Lynch : dans un au-delà où il ne s'agit plus d'imiter mais de vivre avec ses fantômes