LE COMEDIEN | l'essence du comédien, vue par P-A TOUCHARD, administrateur général de la Comédie-Française, directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique (CNSAD)

"Ils ont payé leur dû, qu'on les laisse vivre en paix, selon leurs possibilités"

"LE COMÉDIEN"

l'essence du comédien, vue par PIERRE-AIMÉ TOUCHARD,

administrateur général de la Comédie-Française, 
puis directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique (CNSAD)

Paru dans LE MONDE | 08.10.1952

"Bien des spectateurs pensent que le comédien est le même à la scène qu'à la ville. De là naît cette attirance passionnée que les comédiens exercent sur la plus grande partie du public. Ils nous donnent le sentiment qu'ils sont les personnages interprétés par eux : et nous avons le désir violent de retrouver dans la vie ces êtres exceptionnels qui ont été sur les planches à la hauteur de nos rêves.

Le personnage de théâtre est par définition un être de perfection, un archétype des vertus ou des vices dont la vie quotidienne nous apporte seulement des images approximatives. Desdémone, Bérénice ou Phèdre offrent aux hommes la réalisation éphémère mais parfaite d'un type de femme ou d'un type d'amour dont ils poursuivent vainement la recherche dans un univers sans complaisance. Rodrigue, Roméo ou Armand Duval bercent les femmes d'une même illusion. Mais cette illusion n'est permise que dans des limites extrêmement étroites. Non seulement le personnage de théâtre est séparé du public par la barrière matérielle de la rampe, mais il l'est encore par le maquillage, par les éclairages, par le style même de son jeu : tout cet ensemble concourt à bien démontrer aux spectateurs que ces personnages et cette action n'existent qu'en dehors de la vie réelle. Le public lui-même n'a l'autorisation de participer à cette merveilleuse illusion que dans des conditions de surveillance ou de protection invraisemblables : il ne peut voir agir les personnages de théâtre qu'à certaines heures fixes et très rarement renouvelées dans une vie d'homme normal. Il ne peut les admirer, les aimer qu'en public, mêlé à une foule d'inconnus. Il ne peut leur témoigner les sentiments parfois bouleversants qui l'émeuvent qu'au moyen quasi anonyme des applaudissements. Deux mains qui s'élèvent dans la pénombre parmi des centaines d'autres, deux pauvres mains qui ne savent que faire se heurter leurs paumes, à la façon des sauvages - dans un siècle où les moyens d'expression les plus raffinés sont mis à la disposition de l'homme : voilà tout ce que nous avons pour traduire notre reconnaissance, pour chanter notre amour à l'être idéal enfin rencontré.

Puis le dernier rideau tombe. Timidement, quelques exaltés essaient encore d'obtenir qu'il se relève. Mais la coupure est inexorable. Derrière le rideau Pyrrhus ou Antigone sont redevenus de simples comédiens, impatients de se démaquiller et de retrouver leur vie d'hommes. Dans la salle les girandoles s'éteignent. Une ouvreuse vous presse de partir. Dehors c'est la nuit, la foule maussade, la solitude. Dehors c'est la vie.

Comment refuser alors de tenter de faire survivre le mirage disparu ? Comment résister au besoin de croire que le personnage de rêve continue malgré tout d'exister, que le comédien l'emporte vivant dans sa chair, et que si le sort vous permettait de le rencontrer, ce comédien, de partager sa vie, les heures d'extase pourraient se renouveler près de lui ? L'attachement passionné de certains pour les comédiens vient de ce sentiment de frustration qu'apporte infailliblement la chute du rideau de cette impossibilité à admettre que l'absolu vous soit pour toujours refusé. La grande détresse des comédiens vient de l'éternelle déception qu'ils ne peuvent qu'apporter à ces êtres qui veulent si voracement les arracher à leur propre vie pour les emprisonner dans un de leurs personnages.

Le metteur en scène, lui, sait ce qu'il en est de ces illusions. Lui aussi, comme le spectateur, il veut que le comédien arrive à faire corps avec son personnage, mais il sait qu'il n'obtiendra ce résultat qu'avec la collaboration d'un homme qui n'est pas le personnage et dont il faudra utiliser toutes les ressources réelles pour arriver à donner l'impression du personnage idéal. Ce maître en illusions se refuse toute illusion. Il a le regard lucide et froid du créateur. Il sait que souvent c'est la comédienne Impure qui donnera le mieux le sentiment de la pureté au spectateur ; que ce gros homme mou deviendra sur le plateau un homme d'affaires violent et énergique ; que ce Iago triomphant à la scène par sa cauteleuse perfidie est à la ville le plus transparent des honnêtes gens. Mais il sait qu'il arrive aussi que le contraire soit vrai : certains comédiens sont sur la scène, à peu de chose près, ce qu'ils sont dans la vie. Comment s'y reconnaître si l'on n'a pas d'eux une expérience quotidienne ?

En vérité le comédien n'exprime finalement pas ce qu'il a en lui. Mais souvent ce qu'il exprime le mieux et avec le plus d'intensité, c'est ce qu'il refoule dans la vie quotidienne. Je suis personnellement convaincu qu'à la base de la vocation de comédien il y a toujours une grande soif d'absolu, qu'une expérience trop dure et souvent prématurée a déçue sans réussir à la faire totalement disparaître. Comme les autres artistes, les comédiens ont été presque tous des enfants malheureux et incompris. Conscients trop tôt des obstacles qui s'opposent à la réalisation de leurs désirs, les jugeant insurmontables par rapport à leurs forces enfantines, ils n'ont pu survivre et assurer leur équilibre mental qu'en s'évadant vers le rêve. Leur besoin de beauté, de bonté, de grandeur, de pureté ou d'action que la vie leur a semblé trop tôt ne jamais pouvoir satisfaire, ils ont pu consentir à le sacrifier en effet dans leur vie réelle, mais il demeurait là, pressant et impérieux : la vie imaginaire, l'art, leur offraient la seule issue possible. Tout ce qu'il y avait de noble en eux, d'exigeant, ils l'ont dirigé vers l'art, devenu leur justification morale, leur moyen de se faire pardonner par la société d'être des individus insociables. Pour le reste - la vie de tous les jours - ils se sont bornés à s'y maintenir comme ils pouvaient.

Cela explique comment l'impure peut incarner si merveilleusement la pureté. C'est qu'en dépit des apparences elle n'a jamais renoncé à la pureté. Sur le plan social elle a fait toutes les concessions qu'on a voulu, elle a renoncé à la lutte dont l'intérêt devenait secondaire. Sur le plan artistique elle a gardé une intransigeance totale. Cela explique aussi pourquoi les comédiens, si anarchistes, si indisciplinés dans leur vie, sont généralement dans le métier les plus consciencieux des "ouvriers". Quelques heures par jour ils vivent une miraculeuse sublimation de tout leur être. Ils paient comptant, et ils se sentent lavés, absous pour le reste du jour. Qu'on ne leur demande pas alors de continuer cet effort épuisant. Cela ne fait plus partie de leur contrat avec la Société. Ils ont payé leur dû, qu'on les laisse vivre en paix, selon leurs possibilités."

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Photo : Mademoiselle Rachel (Rachel Félix), comédienne, 1821-1858, portrait de Joseph Kriehuber

MADEMOISELLE RACHEL (RACHEL FELIX) COMEDIENNE

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL