Du gag comique au gag tragique, technique du gag au cinéma. Hitchcock et les gags dramatiques

François Mars, Autopsie du gag :

"...dès que le cinéma commença à devenir un art, il s'orienta sur deux voies différentes, mais pourtant parallèles : le comique et le film d’action. Le drame, tel que l’entendait le film d’art, ne devait surgir que plus tard.

Aujourd’hui encore [1961] la structure d'un western s'apparente étroitement à celle d’un burlesque : héros sympathique, longtemps dominé et finalement triomphant, règlement de comptes dans une débauche d’accessoires fracassés (le saloon), poursuites échevelées (encore que, dans le western, le héros soit plus souvent poursuivant que poursuivi, car il s’agit de vaincre et pas seulement de s'échapper), et surtout naissance continuelle d’impondérables qui viennent bouleverser la situation.

D'où, pour le film d’aventures, nécessité d'employer la technique du gag, en le détournant de sa destinée première, qui est le rire.

Il y a pratiquement gag, chaque fois, par exemple, qu’un personnage arrive par surprise à en désarmer un autre.

Danny Kaye, dans Un Grain de folie, se servant de ses dons de ventriloque pour obliger un espion menaçant à se retourner, rejoint les innombrables shérifs ou « privates » qui hurlent brusquement : « Ne tire pas, Johnny », en fixant un point invisible par-dessus l'épaule d’interlocuteurs agressifs. Un cow-boy en danger glisse sa dernière cartouche dans la dernière case de son revolver à barillet, et laisse entendre à son adversaire le déclic des douilles qui tournent à vide, pour prouver qu'il n’a plus de munitions. Le piège fera mort d’homme ; mais il aurait pu aussi bien s’agir d’une astuce de Charlot. Laurel brandit ostensiblement un poing droit menaçant, pour mieux terrasser sa grosse brute de rival d’un direct du gauche (Têtes de pioche), mais James Cagney déplacera du pied la cale d’une table roulante sur laquelle un policier s’appuyait, pour le désarçonner et le cueillir à la mâchoire. Et si Red Skelton, dans Bien faire et la séduire, fait s’effondrer sur ses poursuivants, paroi par paroi, toute une maison préfabriquée, Serge Reggiani, luttant pour sa vie, paralyse un instant son tueur sous les plis d’un lourd rideau écroulé (Les Amants de Vérone).

Où est la frontière entre le comique et le dramatique, la nuance entre le rire et l'émoi ? Uniquement dans l’anxiété où nous plonge le sort des personnages.

Et il nous arrive de frémir au sort d’acteurs clownesques : l’ascension du gratte-ciel par Harold Lloyd, dans Monte-là-dessus, devient très rapidement un cauchemar insupportable de cruauté, de même que la déclaration de guerre de Duck Soup nous mène aux bords de l’hystérie. En revanche, nous rirons sans contrainte de la cascade de catastrophes qui s’abattront sur des héros de mélodrame populaire...

Né donc du besoin de pimenter d’émotions fortes une action tumultueuse, le gag tragique allait bientôt gagner ses lettres de noblesse, en passant du western au policier et du policier au film à suspense.

Jusqu'aux premiers temps du Parlant, la technique du gag tragique était assez primaire ; au moins existait-elle, contrairement à celle du gag burlesque.

Dans 90 % des cas, elle se résumait ainsi :

Gros plan du héros en danger.

Contre-champ du vainqueur provisoire, en train de lui expliquer qu’il peut s'apprêter à mourir, ou autres joyeusetés.

Gros plan fixe du regard du héros, qui se fait soudain très intéressé.

Gros plan fixe de l’objet qu’il considère, nous faisant deviner sa pensée (parce que nous sommes plus intelligents que le vilain méchant). L'objet étant obligatoirement un élément de rupture : le clavier du piano qu’on peut faire retomber sur des doigts, (Règlements de comptes, pas celui de Lang, un autre avec Melvyn Douglas), la potiche qui peut s’écraser sur le crâne du gars, s’il recule un peu, etc.

Plan général, cadrant le héros, devenu soudain absolument décontracté, ce qui a pour effet de rassurer le traître, au lieu de l’inquiéter.

Dernier gros plan pour faire comprendre la manoeuvre au spectateur obtus.

Déclenchement de l’action, donc du gag.

...

Pas un seul film d'Hitchcock qui ne fourmille de gags dramatiques, tous plus précieux les uns que les autres.

C’est un gag, la tête momifiée qu’Ingrid Bergman découvre brusquement dans Under Capricorn, comme est un gag la première vision de la mère dans Psycho. Gag, le briquet qui tombe à travers la grille de Stranger on a Train, gag, et gag admirable de mise en scène pure, le travelling latéral qui nous fait passer en revue les bouteilles de la cave dans Notorious, jusqu’à ce qu’une étiquette dépareillée prouve à l’espion qu’Alicia et son ami ont percé son secret. Et ne parlons pas de Cinquième Colonne, de La Mort aux trousses où tout est gag, l’habileté de Hitch consistant à alterner les effets qui amusent et ceux qui font frémir. Mais les uns et les autres s’inspirent du même processus : électriser d’un brusque choc nerveux notre énergie attentive."

François Mars,
Autopsie du gag (IV)
(Extraits)
CAHIERS DU CINEMA N°121, juillet 1961

Photo :

"C’est un gag, la tête momifiée qu’Ingrid Bergman découvre brusquement dans Under Capricorn..."

Ingrid Bergman : Henrietta Flusky
Les Amants du Capricorne (Under Capricorn),
un film britannique réalisé par Alfred Hitchcock, sorti en 1949

C’est un gag, la tête momifiée qu’Ingrid Bergman découvre brusquement dans Under Capricorn | Ingrid Bergman : Henrietta Flusky Les Amants du Capricorne (Under Capricorn) ALFRED HITCHCOCK 1949

 

 

 

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