Jacques TATI explique à Truffaut et Bazin la différence entre son style comique et celui de Charlie Chaplin

Jacques Tati, dans un entretien avec François Truffaut et André Bazin, définit le style de son comique, le distinguant du style comique de Charlie Chaplin :

JACQUES TATI :

"Ce que j’ai essayé de faire depuis le début, c’est de donner au personnage comique plus de vérité. Il y a eu, si vous voulez, une école du film comique où le personnage arrivait avec une étiquette en disant : « Vous allez voir, je suis le petit rigolo de la soirée, je peux faire énormément de choses, je sais jongler, je sais danser, je joue très bien la comédie, je suis un très bon mime, je trouve des gags ». C’était l’ancienne école du cirque, ou du music-hall, ce qui revient au même.  Ce que j’ai essayé, pour ma part, c’est de prouver et faire voir que, dans le fond, tout le monde était amusant. Il n’est pas besoin d’être un comique pour faire un gag. Il n’est pas besoin d’être un grand personnage comique pour qu’il vous arrive une situation comique.

(...) Je prends le cas d’un gag que vous avez vu dans "Les Vacances de monsieur Hulot".

M. Hulot arrive au cimetière. Il a besoin de faire repartir sa voiture, cherche une manivelle dans le coffre arrière, en cherchant sa manivelle sort un pneu, ce pneu tombe par terre, les feuilles viennent se coller sur le pneu, le pneu est transformé en couronne, et, cette couronne, l’ordonnateur des pompes funèbres croit que M. Hulot est venu l’apporter. Vous me direz là : « Hulot n’a pas trouvé de gag ». C’est exact, il n’en a pas trouvé. Il a fait ce qui aurait pu arriver à un monsieur un peu étourdi, sans avoir l’invention comique.

L’invention comique vient du scénariste ou de la situation, mais ce qui est arrivé à Hulot pouvait arriver à énormément de gens. Il y a beaucoup d’Hulots dans le fond, dans la vie. Il n’a rien inventé.

Dans le cas de Chaplin, si Chaplin avait trouvé le gag suffisamment bon pour le mettre dans son film — ce dont je ne suis pas certain — il aurait fait la même entrée qu’Hulot, mais, voyant que la situation est catastrophique (il y a un service religieux et sa voiture gêne ce service), se trouvant, en ouvrant son coffre, avec une chambre à air, il aurait, pour le spectateur, collé lui-même les feuilles sur la chambre, transformé la chambre en couronne et elle aurait été acceptée de la même façon par le garçon qui s’occupait du service.

Et là, les spectateurs auraient trouvé le personnage merveilleux parce que, au moment même où personne n’aurait su rien imaginer pour le sortir de cette situation, il aurait inventé, sur l’écran, pour les spectateurs, un gag. Et c’est ce gag qui aurait décroché le rire et aurait fait dire, en plus : « Il a été formidable ».

On ne peut pas dire ça d’Hulot, il n’a pas été formidable, puisque ça aurait pu arriver à vous, à tout le monde ; on fouille dans une voiture, il tombe quelque chose, on le ramasse, c’est normal. C’est là où on sent vraiment qu’il y a deux écoles tout à fait différentes, tout à fait opposées, car Hulot n’invente jamais rien."

FRANCOIS TRUFFAUT et ANDRE BAZIN, CAHIERS DU CINEMA :

- "En effet, ce qui caractérise Charlot, c'est à la fois la naïveté et la suradaptation. Hulot au contraire est passif, D'ailleurs, dans votre façon même de présenter les choses, vous ne changez pas l'événement, vous vous arrangez seulement pour qu'on le voie".

(CAHIERS DU CINEMA N°83, mai 1958)

Jacques TATI - FILM : LES VACANCES DE M. HULOT
Charlot - Charlie Chaplin
Charlot - Charlie Chaplin

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL