Ingmar Bergman, Qu'est-ce que "faire des films" ?

"Toute expérimentation implique nécessairement un grand risque, car elle éloigne toujours du public. Or, l'éloignement du public peut mener à la stérilité, à l'isolement dans une tour d'ivoire.

Il serait souhaitable que les producteurs ainsi que les autres directeurs techniques du cinéma mettent des laboratoires à la disposition des créateurs. Mais ce n'est nullement le cas de nos jours. Les producteurs ne se fient qu'aux ingénieurs et s'imaginent stupidement que le salut de l'industrie du film dépend des inventions et des complications techniques.

(...) D'une part, je suis tenté de m'adapter, de me faire tel que me veut le public, mais d'autre part je sens que ce serait la fin de tout ; que cela supposerait chez moi une totale indifférence.

Aussi, je me réjouis de ne pas être né avec exactement autant d'esprit que de sentiments, et il n'est écrit nulle part qu'un réalisateur de films doive être content, heureux ou satisfait. Qui a dit qu'il ne fallait pas faire du bruit, briser les frontières, lutter contre les moulins à vent, envoyer des robots dans la lune, être pris de visions, jouer avec la dynamite ou arracher des morceaux de chair à soi-même ou aux autres ? Pourquoi ne pourrait-on pas effrayer les producteurs de films ? C'est leur métier d'avoir peur : ils sont payés pour leurs ulcères à l'estomac.

(...) Mais « faire des films », ce n'est pas seulement se heurter à des problèmes, à des dilemmes, à des soucis économiques, à des responsabilités et à la crainte.

Il y a aussi les jeux, les rêves, les souvenirs secrets.

Cela commence souvent par une image : un visage, éclairé fortement et soudain, une main qui se lève, une place à l'aube où quelques vieilles femmes sont assises sur un banc, séparées par un sac de pommes. Ou bien encore ce sont quelques paroles échangées, deux personnes qui, tout à coup, se disent quelque chose d'un ton de voix tout à fait personnel, elles ont peut-être le dos tourné, je ne puis même voir leur visage, et pourtant je suis forcé de les écouter, d'attendre qu'elles se remettent à parler, qu'elles répètent les mêmes mots sans signification particulière mais chargés d'une tension, secrète, d'une tension dont je n'ai pas encore nettement conscience mais qui agit comme un filtre sournois. Le visage éclairé, la main levée comme pour une incantation, les vieilles femmes sur la place, les quelques mots banals, toutes ces images viennent s'attacher comme des poissons brillants à mon filet, ou, plus exactement, je suis pris moi-même dans un filet dont j'ignore — heureusement ! — la texture.

Assez rapidement, bien avant que le motif se soit entièrement dessiné dans mon esprit, je soumets le jeu de mon imagination à l'épreuve du réel.

Je pose, comme par jeu, mon ébauche encore très incomplète et fragile sur un chevalet pour la juger du point de vue de toutes les ressources techniques des studios.

Cette épreuve imaginaire de « viabilité » constitue pour le motif un bain ferrugineux efficace. Suffit-il? Le motif gardera-t-il sa valeur lorsqu'il sera plongé dans la routine quotidienne et meurtrière des studios, loin de la pénombre des aurores propices aux jeux de l'imagination ?

(...) A la question posée sur le but de mes films, je pourrais répondre : « Je veux être l'un des artistes de la cathédrale qui se dresse sur la plaine. Je veux m'occuper à faire d'une pierre une tête de dragon, un ange ou un démon, ou bien peut-être un saint, peu importe, j'éprouve la même jouissance dans tous les cas. Que je sois croyant ou incroyant chrétien ou païen, je travaille à construire avec tout le monde de la cathédrale, parce que je suis artiste et artisan, et parce que j'ai appris à tirer de la pierre des visages, des membres et des corps - Je n'ai jamais à m'inquiéter du jugement de la postérité ou de mes contemporains ; mon nom et mon prénom ne sont gravés nulle part et ils disparaîtront avec moi. Mais une petite partie de moi-même survivra dans la totalité anonyme et triomphante. Un dragon ou un démon, ou peut-être un saint, peu importe ! » ..."

INGMAR BERGMAN,
QU’EST-CE QUE “FAIRE DES FILMS” ?
(extraits)
Cahiers du cinéma n°61, juillet 1956

Photo : Le Septième Sceau, Ingmar Bergman

Le Septième Sceau, Ingmar Bergman

 

POSITIF - Revue de Cinéma - Numéro 676, juin 2017 - Couverture : Natalie Portman - SONG TO SONG - Terrence MALICK

 

Au cinéma le 12 juillet : Song to Song / Terrence MALICK

POSITIF - Revue de Cinéma - Numéro 676, juin 2017 - Couverture : Natalie Portman / MALICK

 

"Aucun film de Malick ne donnait à ce point un vertige troublant du réel saisi dans une perspective physique inédite. Corps abîmés, rockers ivres, errants ou violents, tatouages obsédants ou inquiétants, maisons délabrées, tout ce qui existe doit être source de contemplation.

La forme humaine est éloquente, à méditer, occasion de fulgurantes sensations de beauté. "L'Amour se trouve dans la forme humaine, divine", médite ainsi l'héroïne Faye (Rooney Mara), citant des vers de William Blake." (...)

"Voyageuse, éprise, inlassable, la caméra célèbre et révère les courbes des hanches, du bassin, le bas-ventre féminin, comme le Cantique des Cantiques (Song of Songs)". (...)

"La figure du jump cut et de l'association (segments discontinus d'une même scène ou émotion, lien flottant entre les plans) s'accomplit dans cette exploration de l'intermittence au sens proustien - l'examen microscopique des envies, des pulsions, des moments, des éclats et des éclipses des sentiments dont le regard plus vaste ne voit que les trajectoires". (...)

Pierre Berthomieu  :  Song to Song  J'ignorais que j'avais une âme  / POSITIF Revue de cinéma, juin 2017

 

Michael Fassbender - Natalie Portman - SONG TO SONG - Terrence MALICK

 

"SONG TO SONG. ...an associative freedom that makes almost all other movies look, by comparison, like the stodgiest vestiges of filmed theatre. (...) Within the shifting romantic triangle of “Song to Song,” Terrence Malick develops an overwhelming, rapturous variety of visual experience". "Malick makes art—his art—the subject of the film.... This seventy-three-year-old filmmaker looks to the heart of his own inspiration, his own impulses, and creates a cinema that, with the creative command of his own life experience, feels more exuberantly youthful than that of most Sundance phenoms."

Richard Brody / The New Yorker

 

 

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