Martin Scorsese : Raging Bull parlait de moi - J'ai arrêté la drogue. J'avais retrouvé ce que j'avais envie de faire, de dire

Martin Scorsese : "Je ne savais plus quel genre de films je voulais faire. Surtout depuis New York, New York... J'étais vraiment en colère contre moi-même à cause de l'échec de New York, New York. Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire après ça ?"

--- "A cette époque, je me suis mis à passer beaucoup de temps avec Robbie Robertson, et je me suis beaucoup drogué. J'ai vécu à cent à l'heure et je me suis presque totalement détruit. (Silence)

Juste avant de toucher réellement le fond, j'ai demandé à Paul Schrader d'écrire une nouvelle version de l'histoire de La Motta. Il a eu l'idée géniale de commencer le récit au milieu, au moment où Jake est sur le point de gagner un match. Il fait tomber un type à terre. Mais il perd. Pourquoi ? Parce qu'il ne veut pas suivre les règles des wise guys. Pas par honneur, tout simplement parce qu'il ne veut pas partager son argent avec eux. Ensuite il rentre chez lui et engueule sa femme, à cause de sa manière de cuisiner les steacks. ça veut dire qu'on va avoir droit à une scène de ménage, que la table va voler en éclats et que son frère va tenter de s'interposer... ça y est, on a un film. Schrader nous a donné tout ça, la progression dramatique du film, la montée du conflit. On touchait au but mais ça ne m'intéressait pas. Je préférais prendre du bon temps, m'amuser. Je ne savais plus quel genre de films je voulais faire. Surtout depuis New York, New York... (...)

L'échec de New York, New York avait été reçu avec une espèce de jubilation à Hollywood. Et je me suis engouffré complètement là-dedans en me disant : "Allons-y maintenant, allons droit en enfer, on verra ce qui se passera...". A l'époque, j'étais encore assez jeune pour penser que je n'allais pas mourir à cause de cette décision. C'était en 1977-1978. (...) La drogue circulait, il y en avait plein. Et plus je sortais, plus j'en prenais... Robbie me disait : "Il y a une fête à Paris, tu veux y aller ?" On allait partout : à Paris, Rome, Londres, New York... C'était toujours la même fête. Puis je me disais : "Est-ce que je vais rencontrer la femme de ma vie en faisant ça ? Est-ce que je vais vivre des expériences sexuelles inoubliables ? J'en doute !..." Je m'y prenais, de toute manière, très mal ! (Rires) Eux, c'étaient des rock stars : ils avaient tout ce qu'ils voulaient. Je me contentais de les suivre et d'essayer de vivre à leur rythme. J'ai eu des aventures, des relations. Ils avaient l'habitude de vivre comme ça. Pas moi.

Je n'arrivais plus à me concentrer sur mon travail. J'essayais de manière idiote de vivre des choses, mais je n'étais plus en mesure de travailler. J'en suis arrivé à un point où quatre jours sur sept, je restais au lit, malade, à cause de mon asthme, de la coke, des cachets. Quatre jours sur sept !...

Pendant toute cette période, j'étais vraiment en colère contre moi-même à cause de l'échec de New York, New York. Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire après ça ? Je savais que je voulais continuer à faire des films. Mais je ne savais pas sur quoi... Je cherchais simplement une situation, des personnages dont je voulais raconter l'histoire. (...)

Mon corps a lâché. Je pesais 49 kilos. (...) Je n'arrivais pas à me reconstituer physiquement et psychologiquement. (...) J'étais en train de mourir, de faire une hémorragie interne mais je ne le savais pas. Mes yeux saignaient, mes mains, tout. (...)

Je me suis retrouvé aux urgences du New York Hospital. Bob (Robert de Niro) est venu me rendre visite. On avait le scénario de Paul (Raging Bull). (...) Bob espérait vraiment que je remonte la pente. (...) Et là, j'ai compris ; j'ai pris conscience que j'étais lui (La Motta)... Je pouvais le faire. Ce film parlait de moi... (...) J'ai arrêté la drogue. (...) J'avais retrouvé ce que j'avais envie de faire, de dire. (...) J'avais une telle conviction, la même qu'au moment de Mean Streets et de Taxi Driver. Je me sentais de nouveau à l'aise. (...) J'ai dessiné toutes les scènes de combat."

(Martin Scorsese : De Niro et moi,
Cahiers du cinéma n°500, Numéro spécial : Martin Scorsese rédacteur en chef,
mars 1996, pages 28 et 29, extraits)

Martin Scorsese : Raging Bull parlait de moi - J'ai arrêté la drogue. J'avais retrouvé ce que j'avais envie de faire, de dire