De la diction des vers - Il faudrait se fonder sur le chant | PAUL VALERY

"Oh putain! c'est en vers ?"
(Le Goût des Autres,
un film d'Agnès Jaoui avec Jean-Pierre Bacri et Anne Alvaro, 2000)

Paul Valéry, De la diction des vers :

"Un poème, comme un morceau de musique, n'offre en soi qu'un texte, qui n'est rigoureusement qu'une sorte de recette; le cuisinier qui l'exécute a un rôle essentiel. Parler d'un poème en soi, juger un poème en soi, cela n'a point de sens réel et précis. C'est parler d'une chose possible. Le poème est une abstraction, une écriture qui attend, une loi qui ne vit que sur quelque bouche humaine, et cette bouche est ce qu'elle est.

(...) Il faudrait se fonder sur le chant, se mettre dans l'état du chanteur, accommoder sa voix à la plénitude du son musical, et de là redescendre jusqu'à l'état un peu moins vibrant qui convient aux vers. (...)

Avant toute chose, bien poser la voix fort loin de la prose, étudier le texte sous le rapport des attaques, des modulations, des tenues qu'il comporte, et réduire peu à peu cette disposition, qu'on aura exagérée au début, jusqu'aux proportions de la poésie. (...)

La première condition pour bien dire les vers est d'avoir compris ce qu'ils ne sont pas et quelle immense différence les sépare du langage ordinaire. (...)

Le vers a pour fin une volupté suivie, et il exige, sous peine de se réduire à un discours bizarrement et inutilement mesuré, une certaine union très intime de la réalité physique du son et des excitations virtuelles du sens.

(...) Et donc, et surtout, ne vous hâtez point d'accéder au sens. Approchez-vous de lui sans force, et comme insensiblement. N'arrivez à la tendresse, à la violence, que dans la musique, et par elle. Défendez-vous longtemps de souligner des mots; il n'y a pas encore des mots, il n'y a que des syllabes et des rythmes. Demeurez dans ce pur état musical jusqu'au moment que le sens survenu peu à peu ne pourra plus nuire à la forme de la musique. Vous l'introduirez à la fin comme la suprême nuance qui transfigurera sans l'altérer votre morceau. (...)

Enfin, vous découvrirez votre rôle, et vous vous emploierez à représenter quelque vie. Vous mêlerez à cette musique profondément apprise et ressentie ce qu'il faut d'accents et d'accidents pour qu'elle paraisse jaillir des affections et des passions de quelque être."

(Pièces sur l'art, De la diction des vers,
Paul Valéry, Oeuvres II, Pléiade 1255-1258)

-> Autre extrait de Paul Valéry, et exemple musical : De la diction des vers : Racine et Gluck

"Oh putain! c'est en vers ?" (Le Goût des Autres, un film d'agnès Jaoui avec Jean-Pierre Bacri et Anne Alvaro, 2000)

 

 

 

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