Antoine Vitez : Dire Racine. L'emphase est tenue en mépris, car elle semble ne dire autre chose que les passions de l'amour, et il faut parler - dit-on - du gouvernement

Antoine Vitez :

"Il n'est de vérité que dite. C'est ce que tout Racine enseigne. Phèdre, et Antiochus, et Titus. Tant qu'on n'a fait que savoir soi-même la vérité, laissant entendre seulement qu'on pourrait la dire, on n'a rien fait. Il faut parler. (...)

L'amour. Les passions de l'amour. La tragédie est un théorème dans la tradition courtoise. C'est pourquoi - c'est pourquoi aussi - les personnages n'ont pas de langage à eux, qui leur appartienne en propre. Racine est seul à parler. Ici nous avons le trio classique, mais les rôles ne sont pas ordinaires. Non point le mari, la femme et l'amant ; et les personnages n'arrivent pas à se joindre, ils glissent les uns sur les autres, les uns des autres.

Tout le beau du poème est dans la contradiction entre les passions (qui sont irrépressibles) et le langage (qui prétend les raisonner). Molière, dans le Misanthrope, ne fait pas autrement. (...)

Le grand genre, comme disait Aragon, le grand style, la grande actrice, la restitution des époques anciennes du théâtre (Talma, la Berma), cela ne permet pas, ou ne devrait pas permettre, qu'on joue tous les jours. Il y a ordinairement pour jouer Racine un style moyen, douceâtre, sobre, pas fatigant ; ou bien la prose, le genre social. La prose fait plus politique, plus sérieux ; l'emphase est tenue en mépris, car elle semble ne dire autre chose que les passions de l'amour, et il faut parler - dit-on - du gouvernement."

Antoine Vitez,
avril-mai 1980,
Annuel du théâtre, n°1,
in Antoine Vitez, Ecrits sur le théâtre, 3 : La Scène 1975-1983, Editions P.O.L,
Extraits des pages 177-180

Antoine Vitez, Ecrits sur le théâtre, 3 : La Scène 1975-1983, Editions P.O.L

 

 

 

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