Louis Jouvet : Vocation, immense réceptacle. Mettre son coeur dans les mains du public

Louis Jouvet :

"Vocation. Se séparer du tel quel. Sorte de romantisme. S'éloigner d'une médiocrité contente, qui ne cherche rien, qui n'aperçoit aucun problème ailleurs que dans l'argent ou le bien-être. Choisir en faveur de ces deux routes vers la poésie et la liberté, contre lesquelles Flaubert dit qu'il y a une conjuration générale et permanente. Désir d'amitié, de bonheur ; fuir l'âpreté solitaire qu'on éprouve en soi, l'insupportable intimité.

Goût aussi de la parodie chez certains, ironie, trompe-la-faim de la colère, révolte, ne pas vouloir se prendre au sérieux, ni surtout les autres. Evacuer son amertume. Dégoût de la bourgeoisie à certaines époques. Pouvoir s'indigner, bafouer. L'esprit et le coeur ne se distinguent jamais bien sûrement l'un de l'autre. Coup de pied impatienté à des convictions imposées. Romantisme de jeunesse. Aussi toute la courtisanerie qui s'explique et s'exprime. Marché d'esclaves. Goût d'un luxe, du lucre, de l'amour. Faute de pouvoir aller ailleurs, on va au théâtre. Au lieu de s'écarter, on rejoint.

Goût de confidence, d'aveu, de confession. Orgueil de soi. Vocation, immense réceptacle qui contient pêle-mêle tous les sentiments à leur origine, pour laquelle il est impossible de trouver des préceptes moraux ou pédagogiques.

Toutes ces vocations sont aspirées par les oeuvres de l'époque, par l'esprit dramatique qui souffle à ce moment-là : "On peut hésiter avant de mettre son coeur dans les mains du public."

C'est d'abord le propre contentement de l'acteur qui est en jeu, son soulagement."

Louis Jouvet, 1940
Le comédien désincarné,
Flammarion, pages 39-40

Louis Jouvet : Vocation. Mettre son coeur dans les mains du public

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL