François Truffaut

"La transposition d'un livre en film peut se faire autrement qu'on l'a toujours fait. Traditionnellement, quand on a pris un roman, on a découpé les scènes dedans et on l'a transformé en pièce filmée, en pièce de théâtre filmée, et là, je ne suis pas d'accord. Il arrive souvent que la beauté d'un roman ne soit pas seulement dans l'action, ni dans les agissements des personnages, mais aussi dans la prose, et à ce moment-là, cette prose, il faut bien la véhiculer jusqu'aux spectateurs ; depuis 1930, le film n'est pas seulement un support celluloïd, il n'est pas seulement une succession d'images, il est un ruban d'images escorté d'une piste sonore. Cette piste sonore, elle doit être riche ; elle peut être très lyrique comme celle de Pagnol, elle peut être épurée comme celle de Bresson, mais elle ne doit pas être indifférente et je crois qu'un cinéaste très visuel comme Orson Welles a toujours dit que, pour lui, le son vient avant l'image et Bresson le dit également : "Chaque fois que je peux remplacer une image par un son, je le fais."

(...) J'accepterais très bien de trouver en cassettes les romans qu'on aime. J'aimerais beaucoup écouter des romans dans ma voiture, à condition qu'on ne se trompe pas sur les voix qui les lisent. (...) C'est une idée qui ne serait pas du blasphème ; j'aimerais énormément avoir un enregistrement intégral de "Madame Bovary", lu par quelqu'un.

(...) C'est comme les mouvements anticulturels aujourd'hui, c'est très bien, mais qu'on donne déjà la possibilité à tout le monde d'être cultivé et après on fera de l'anticulture, vous voyez ? Je crois que la culture ne peut être contestée que par ceux qui en ont été gavés, et comme ce n'est pas le cas général, laissons les gens accéder aux livres, accéder à la musique, accéder à tout ça, je le crois."

(François Truffaut, entretien avec Aline Desjardins,
Ramsay Poche Cinéma, extraits des pages 46-47-48-49)

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Cf Robert Bresson : l'oreille est beaucoup plus créatrice que l'oeil : 

"Quant à cela, il est vrai que l'oreille est beaucoup plus créatrice que l’oeil. L’oeil est paresseux, l'oreille, au contraire, invente. Elle est, en tout cas, beaucoup plus attentive, tandis que l'oeil se contente de recevoir — sauf les cas exceptionnels où il invente, mais alors dans la fantaisie. L'oreille est un sens beaucoup plus profond, et très évocateur.
Le sifflement d’une locomotive, par exemple, peut évoquer, imprimer en vous la vision de toute une gare, parfois d’une gare précise, que vous connaissez, parfois de l'atmosphère d'une gare, ou d’une voie de chemin de fer, avec un train arrêté... Les évocations possibles sont innombrables. Ce qu'il y a de bien aussi, avec le son, c'est qu’il laisse libre le spectateur. Et c’est vers cela que nous devons tendre : laisser le plus possible le spectateur libre."

(Entretien avec Robert Bresson,
par Jean-Luc Godard et Michel Delahaye,
Propos recueillis au magnétophone.
Cahiers du cinéma n°178, mai 1966, page 30)

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Le sifflement d’une locomotive : "J'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour."

(Marcel Proust, A la recherche du temps perdu)

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