Pascal Bonitzer : écriture de scénario, état de conscience du personnage et style de jeu de l'acteur. Bergman, Fellini

Pascal BONITZER

"Des cinéastes ou des scénaristes médiocres, finissent par supposer que ce qui est proprement cinématographique c'est quand un acteur donne un coup à un autre, ou quand une voiture passe par-dessus une rembarde : là, effectivement, on est à l'aise, on sait qu'il se passe quelque chose sur l'écran, et que donc théoriquement, les spectateurs seront contents, mais ce n'est pas ça. (...)

Je pense par exemple au scénario de Fanny et Alexandre. Bergman parle de l'évêque Vergerus qui sur le papier évidemment n'existe pas de la même façon qu'on le voit à l'écran, puisque le travail de l'acteur s'est emparé du personnage. Mais il décrit des événements concernant ce personnage, dont la traduction à l'écran ne peut être que métaphorique. Il écrit par exemple : "Le visage de l'Evêque enfle, il grandit étrangement" pour parler d'une réaction de colère démentielle et contenue à la fois. "Le visage de l'Evêque enfle" est une espèce de raccourci pour désigner à la fois l'état du personnage et un style de jeu pour l'acteur. Ce qui fait la beauté de l'écriture de certains scénarios, ce sont des effets semblables. 

Dans Fellini aussi, on trouve des effets d'écriture, comme lorsqu'il décrit de façon animiste le cul gigantesque de la prostituée qui se traduit à l'écran par un cul postiche qui ressemble à une version en trois dimensions d'une sorte de graffiti mural, dans La Cité des Femmes. Lorsque le scénario parle de la "mauvaise humeur", de "l'air courroucé", du "caractère revêche", de ce cul qui est le cul, l'expression de la culité dont il s'agit dans le film, rien de tout cela n'est traduisible littéralement à l'écran ; mais cela induit une idée plastique, une atmosphère, etc. 

Ce sont deux exemples différents. Dans le cas du cul, ça se traduit par une espèce de trucage, de postiche, d'image très irréelle et très travaillée. Dans le cas de Bergman, ce sont des problèmes de jeu qui se posent à l'acteur. Dans les deux cas cependant, c'est la description de quelque chose qui correspond à un état de conscience et qui se visualise d'une certaine façon. Ce n'est pas la description sèche et behavioriste de comportements, qui sont au fond liés à l'idée "stimulus-réponse" et donc à une idée du cinéma comme cinéma d'action."

(Pascal Bonitzer, propos recueillis par Alain Bergala,
Le cinéma des scénaristes : Des sentiers dans la forêt,
Cahiers du cinéma n°371-372, mai 1985. Numéro spécial, Cinéma français : L'enjeu Scénario, page 74, extraits)

FELLINI - LA CITE DES FEMMES

 

 

 

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