L'acteur en attente du prochain rôle, vu par Georges Beaume, agent artistique :

"Imaginez un jeune acteur parisien qui a fait un premier film et attend le suivant... parfois très longtemps. Comment passe-t-il ses journées ? Il traîne à Saint-Germain des Prés, dîne en ville, se fait inviter en week-end, voit beaucoup de films en VO sur les Champs-Elysées, va assez rarement à la Cinémathèque, passe son temps à rêver aux films qu'il fera et pour lesquels il est persuadé d'avoir toutes les qualités désirables.

Lorsqu'un jeune Américain se trouve dans la même situation, il se lève à 7 heures chaque matin, suit des cours de danse, fait du sport, travaille le chant, travaille des textes chez lui ou avec des professeurs, étudie l'histoire du théâtre, voit des films... Il sera prêt le jour venu.

Beaucoup de jeunes acteurs français ne sont jamais prêts pour le second film, qui est souvent décisif pour l'avenir d'une carrière."

(Georges Beaume, agent artistique,
 - Georges Beaume était l'agent d'Alain Delon et de Romy Schneider -
in Georges Beaume : "il y a un problème des acteurs en France et nous en sommes responsables",
Pierre Girard, Le Film français, n°1549, 27 septembre 1974, p. 13

-- Fragment 3701, page 553 de "Passage du cinéma 4992" --)

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Cf  "L'acteur paresseux" par John FRANKENHEIMER :

"...  le résultat de leur entraînement intensif est un style de jeu d’une facilité et d’un réalisme trompeurs. On dirait qu’ils ne jouent pas du tout. C’est du moins ce que croient les novices, tout paraît si facile que tout doit être facile. Un peu comme un joueur de basket des All-American qui avec une seule main réussit un panier du milieu du terrain. Et pourtant derrière cette réussite se cachent des années de travail et de pratique, un talent longuement éprouvé.

Alors que peu d’athlètes débutants dénieraient la nécessité d’une préparation minutieuse pour atteindre la simple compétence, trop d’acteurs débutants refusent même de poser le problème.

Dans le meilleur cas, ils semblent s’imaginer que le succès au théâtre n’est qu’une question de patience, jusqu’à la grande percée. Mais même si le fait de passer son existence sur un tabouret chez Schwab’s peut vous donner toutes les apparences de l’effort (personnellement je préférerais charger des balles de coton à la Nouvelle-Orléans), il n’en est pas vraiment ainsi. On peut appeler ça de la dévotion ; ou même du sacrifice. Du travail, certainement pas. Certes l’attente de l’heure H en fait partie. Et aussi le sacrifice et la dévotion. Mais c’est insuffisant.

Quels sont les symptômes auxquels on reconnaît un acteur paresseux? Se lève-t-il tard le matin? Se présente-t-il en retard aux répétitions, si tant est qu’il se préoccupe de répéter ? N’arrive-t-il pas à retenir son texte ? Néglige-t-il les consignes de son metteur en scène ?

Assez curieusement, tout cela n’a rien à voir avec la paresse de jeu. Même les acteurs paresseux s’efforcent presque toujours de se lever à l’heure, d’arriver assez tôt aux répétitions, de retenir leur texte et de se mettre en quatre pour plaire à leur metteur en scène.

Que leur reprocher alors ? Vous ne vous apercevrez de rien jusqu’au moment où l’acteur — ou l’actrice — paresseux commence à parler et se mouvoir. Alors leurs lacunes vous deviendront aussi évidentes que les trous dans leurs chemises à carreaux. En fait, ils ne jouent pas du tout. Ils se contentent de marmonner et de gratter le plancher avec leurs pieds, mais ils ne sentent rien. Il devient alors effroyablement clair qu’ils n’ont aucun entraînement, aucune technique, aucune préparation. Vous pouvez bien leur apprendre quelques gestes inutiles, quelques inflexions creuses. Vous pourrez à la rigueur insuffler un embryon de compétence professionnelle à leur interprétation. Mais vous ne pouvez pas leur donner la vie. Eux seuls peuvent le faire, et ils ne sont pas équipés pour cela.

Je dois corriger une remarque formulée un peu plus haut. J’ai dit que seuls les acteurs sont à blâmer pour la paresse de leur jeu. Mais les producteurs et les metteurs en scène qui pour des raisons de temps et d’économie encouragent le jeu paresseux, ont aussi leur part de responsabilité. Si on peut réussir à gagner gros — comme c’est souvent le cas aujourd’hui à la télévision et au cinéma, sans connaître son métier, quel bénéfice y a-t-il à l’apprendre? A quoi bon passer des années à se préparer si ces efforts ne sont pas indispensables ? Le mot de passe de l’acteur moderne est de plus en plus « A quoi bon? »."

ACTORS STUDIO - MARILYN MONROE