Jean-Luc Godard :

"Il y a plusieurs façons de faire des films. Comme Jean Renoir et Robert Bresson qui font de la musique. Comme Serge Eisenstein qui faisait de la peinture. Comme Stroheim qui écrivait des romans parlants à l'époque du muet. Comme Alain Resnais qui fait de la sculpture. Et comme Socrate, je veux dire Rossellini, qui fait tout simplement de la philosophie. Bref, le cinéma peut être à la fois tout, c'est-à-dire juge et partie.

Les malentendus viennent souvent de cette vérité qu'on oublie. On reprochera par exemple à Renoir d'être mauvais peintre alors que personne n'irait dire ça de Mozart. On reprochera à Resnais d'être mauvais romancier alors que personne ne songerait à le dire de Giacometti. Bref, on confondra le tout et la partie, en déniant à l'une et à l'autre le droit de s'exclure comme de s'appartenir.

Et c'est ici que le drame commence. On catalogue le cinéma ou comme un tout, ou comme une partie. Si vous faites un western, surtout pas de psychologie. Si vous faites un film d'amour, surtout pas de poursuites, ni de bagarres. Quand vous tournez une comédie de moeurs, pas d'intrigues ! Et s'il y a une intrigue, alors pas de caractère.

Malheur à moi donc, puisque je viens de tourner La Femme mariée, un film où les sujets sont considérés comme des objets, où les poursuites en taxi alternent avec les interviewes ethnologiques, où le spectacle de la vie se confond finalement avec son analyse ; bref, un film où le cinéma s'ébat libre et heureux de n'être que ce qu'il est."

Jean-Luc Godard : LA FEMME MARIÉE

CAHIERS DU CINEMA N°159, octobre 1964

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Photo : Macha Méril : Charlotte
Une femme mariée, un film de Jean-Luc Godard, 1964

Macha Méril : Charlotte Une femme mariée, un film de Jean-Luc Godard, 1964