Federico Fellini :

"C'est moi qui choisis jusqu'au visage du dernier figurant, même de ceux qui seront au milieu d'une foule et qu'on ne verra même pas sur la pellicule. Comment pourrais-je faire autrement ? Est-ce que vous demanderiez à un peintre si un autre que lui-même décide les couleurs de ses tableaux ? Ou à un écrivain, qui a choisi les adjectifs et les adverbes de son dernier récit ?
C'est parfois justement en choisissant des visages parmi les figurants pour la "tapisserie humaine" d'une scène que j'ai trouvé le protagoniste du film. Choisir les visages des personnages d'un nouveau film est pour moi l'opération la plus importante et délicate, c'est le réel début du voyage, je commence à entrevoir la tête de mon film, celle qu'il aura réellement. Ma décision pour le choix d'un acteur n'a jamais été influencée par son jeu, par ses capacités professionnelles ; de même, je n'ai jamais rejeté un acteur pour son inexpérience. Pour mes films, je vais à la recherche de visages expressifs, caractérisés, qui intéressent, intriguent, amusent tout de suite, dès qu'ils apparaissent, et je tends à souligner par le maquillage et les costumes tout ce qui peut mettre en évidence la psychologie de la personne. Pour choisir, je n'ai pas de système, le choix dépend du visage que j'ai sous les yeux et du peu que je puis prévoir par l'intuition ou la fantaisie à partir de ce premier regard. Il m'arrive évidemment de me tromper, et de m'apercevoir dès les premiers plans d'avoir surévalué un visage ; cette expression qui m'avait frappée alors était un hasard et ce type ne l'a plus, il ne l'a peut-être jamais eue, il est complètement différent... Que faire dans ces cas-là ? Eh bien, je préfère changer le personnage dans le scénario, plutôt que d'obliger l'acteur choisi à entrer dans un rôle qui n'est pas le sien. Le résultat pour moi est toujours positif : chacun a la tête qui lui revient, il ne peut en avoir une autre ; et toutes ces têtes sont toujours appropriées ; la nature ne se trompe pas. 
Mon travail avec les acteurs ne dérive jamais d'un raisonnement ou d'une discussion. Il se base plutôt sur une série de suggestions banales, tirées de l'observation de la vie courante. Dans ce domaine, j'ai une ressource : c'est d'observer l'acteur pendant les pauses, à table par exemple, quand on passe aux confidences, aux discussions sur la politique ; quand il parle avec les machinistes. Il m'arrive souvent de dire à un acteur : "Fais comme la fois où..." 
Et cette fois peut être justement une dispute avec un garçon au restaurant. A un acteur qui doit dire à son amant ou à son bourreau : "Une autre nuit comme celle-ci serait atroce !", je suggère : "Fais comme quand tu avais dit au garçon : Garçon, ce riz est trop cuit !" J'en arrive même à faire prononcer à l'acteur : "Garçon, ce riz est trop cuit !" à la place de ma phrase. Au doublage, je remets tout en ordre, et la nuit atroce reprend la place du riz trop cuit."

(Federico Fellini, entretien, 
in Le Cinéma italien parle, Aldo Tassone, 
Editions Edilig, page 110)

Photo : Federico Fellini : La Cité des femmes (1980) :
Marcello Mastroianni : "Enfin des minois souriants ! Je n'ai vu que mines de travers..."

Marcello Mastroianni - Federico Fellini : La Cité des femmes