Fellini : mon Casanova et le Barry Lyndon de Kubrick suffoquent tous deux dans un espace vide : l'un est étouffant, l'autre est tellement vaste qu'il en devient également asphyxiant

Aldo Tassone : "Pourrais-je avoir votre avis sur Barry Lyndon ?"

Federico Fellini : "C'est très beau. Je l'ai vu dans un cinéma de Zurich. Pas en entier, car j'avais un avion, mais j'ai vécu deux heures de joie. Selon moi, c'est la même opération de transfiguration que celle que j'ai tentée dans Casanova. Le sentiment angoissé qui était suggéré dans mon film par une scénographie faite entièrement d'espaces suffocants, rétrécis, oppressants, Kubrick l'a obtenu en dilatant au maximum les espaces réels, ce qui donne le même air irrespirable. Un XVIIIe siècle arborescent, des arbres comme d'immenses présences abstraites qui se confondent avec les nuages, des ciels sans fin, vides, et une nature complètement inhabitée. Il me semble que dans les deux films il y a la même idéologie et le même choix figuratif pour l'exprimer. Barry Lyndon vit ses aventures, son existence dans des vallées, collines, forêts ; tout semble ouvert, libre, infini ; mais c'est une nature vide, inhabitée et donc terrifiante, suffocante comme l'immensité d'une galaxie. De même, Casanova qui erre en lui-même, étranger, et comme s'il n'avait jamais bougé. L'Europe que Casanova visite est pratiquement inexistante. Casanova et Barry Lyndon suffoquent tous deux dans un espace vide : l'un est étouffant, l'autre est tellement vaste qu'il en devient également asphyxiant. C'est ce qu'il m'en semble, du moins. Mais demandez-le à Kubrick. C'est d'ailleurs très curieux qu'aucun critique ne l'ait remarqué. Ils ont écrit que Casanova est l'anti-Barry Lyndon !"

"Casanova a fait le tour du monde et c'est comme s'il n'était jamais sorti de sa chambre. (...) Casanova est un film aristocratique, impopulaire, réservé aux initiés. C'est pourquoi je suis parfois découragé. (...) Peut-être justement parce qu'il est victime d'un malentendu si général, et souvent agressif, Casanova me semble mon plus beau film, le plus lucide et rigoureux, le plus accompli, stylistiquement parlant. (...) Mais je dois admettre que, de tous mes films, Casanova est celui qui a eu l'impact le plus difficile sur le public. Je voudrais cependant ajouter que les raisons, les réserves, les convictions qui ont déterminé cette déception ne concernent pas substantiellement le film ; je crois qu'elles concernent presque exclusivement les spectateurs qui sont entrés dans le cinéma avec un film à eux en tête, qu'ils auraient voulu voir confirmé."

Entretien avec Federico Fellini, extraits,
Le cinéma italien parle, Aldo Tassone, Edilig, page 117

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Cf Federico Fellini : en finir avec la représentation complaisante ou angoissée du négatif, le miroir inquiétant du désordre et de la décadence :

"Je me sens parfois envahi de doutes et de scrupules moraux et idéologiques, je me dis qu'il serait grand temps d'en finir avec la représentation complaisante ou angoissée du négatif, le miroir inquiétant du désordre et de la décadence, trouver enfin la force de proposer quelque chose - un personnage, une idée, une fantaisie - qui recharge l'énergie vitale du créateur et de l'homme..."

(...)

"Le "positif" vient du "négatif", a-t-on l'habitude de dire, mais on parle depuis si longtemps et seulement du "négatif" qu'il est devenu une dimension exclusive et morbide."

(Extraits de deux entretiens de Federico Fellini avec Aldo Tassone, à l'époque du tournage de Casanova, puis après.
Le cinéma italien parle, Aldo Tassone, Edilig, page 117)

Fellini : mon Casanova et le Barry Lyndon de Kubrick suffoquent tous deux dans un espace vide : l'un est étouffant, l'autre est tellement vaste qu'il en devient également asphyxiant