Terrence Malick -  Knight of Cups le voyage du pélerin de ce monde, livré sous la forme d'un songe

Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve : Gérard de Nerval, Sylvie :

"Mais rappelez-vous  : cette nuit-là, il n’a encore dormi qu’un moment à la belle étoile, et d’un étrange sommeil où il percevait encore les choses, puisqu’il se réveille avec le son de l’angélus dans l’oreille, qu’il n’a pas entendu.

De telles matinées sont réelles, si l’on veut. Mais on y a cette exaltation où la moindre beauté nous grise et nous donne presque, quoique la réalité habituellement ne puisse pas le faire, un plaisir de rêve. La couleur juste de chaque chose vous émeut comme une harmonie, on a envie de pleurer de voir que les roses sont roses ou, si c’est l’hiver, de voir sur les troncs des arbres de belles couleurs vertes presque réfléchissantes, et si un peu de lumière vient toucher ces couleurs, comme par exemple au coucher du soleil où le lilas blanc fait chanter sa blancheur, on se sent inondé de beauté. Dans les demeures où l’air vif de la nature vous exalte encore, dans les demeures paysannes ou dans les châteaux, cette exaltation est aussi vive qu’elle était dans la promenade, et un objet ancien qui nous apporte un motif de rêve accroît cette exaltation. Que de châtelains positifs j’ai dû ainsi étonner par l’émotion de ma reconnaissance ou de mon admiration, rien qu’en montant un escalier couvert d’un tapis aux diverses couleurs, ou en voyant pendant le déjeuner le pâle soleil de mars faire briller les transparentes couleurs vertes dont sont patinés les troncs du parc et venir chauffer son pâle rayon sur le tapis près du grand feu, pendant que le cocher venait prendre les ordres pour la promenade que nous allions faire. Telles sont ces matinées bénies, creusées par une insomnie, l’ébranlement nerveux d’un voyage, une ivresse physique, une circonstance exceptionnelle, dans la dure pierre de nos journées, et gardant miraculeusement les couleurs délicieuses, exaltées, le charme de rêve qui les isole dans notre souvenir comme une grotte merveilleuse, magique et multicolore dans son atmosphère spéciale.

La couleur de Sylvie, c’est une couleur pourpre, d’une rose pourpre en velours pourpre ou violacé (...)".

(Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve : Gérard de Nerval, Sylvie, folio, pages 158-159)

~~

Photos : Terrence Malick : Knight of Cups, "le voyage du pélerin de ce monde, livré sous la forme d'un songe" / "La vie, une déesse."

"Voir un film de Terrence Malick dans une salle de cinéma ressemble de plus en plus à une hallucination collective. (...) Malick filme les limbes traversées par un acteur fantomatique (Christian Bale) hanté par toutes les femmes de sa vie. Et à travers l’errance mentale de son protagoniste, il capte la beauté qui file entre les doigts. Knight of Cups est une préservation de cette beauté, son enregistrement, son souvenir persistant et son évanouissement inexorable. (...) Knight of Cups nous paraît la plus cohérente pièce de cette trilogie expérimentale. La plus puissante. La plus évidente." (Chaos Reigns)

"Knight of Cups : hypnotique et captivant. Malick est moins un théologien qu’un sorcier touillant une potion magique où gisent toutes les icônes. Somptueux et radical." (Les Inrocks)

Terrence Malick : "La vie, une déesse." - Knight of Cups, "le voyage du pélerin de ce monde, livré sous la forme d'un songe"
Terrence Malick : "La vie, une déesse." - Knight of Cups, "le voyage du pélerin de ce monde, livré sous la forme d'un songe"
Marcel Proust : De telles matinées sont réelles, si l’on veut. Mais on y a cette exaltation où la moindre beauté nous grise et nous donne presque, quoique la réalité habituellement ne puisse pas le faire, un plaisir de rêve