Yann Collette, acteur : "(...) On disait tout à l'heure qu'il n'y avait ni bons ni mauvais acteurs. Comment faire alors pour choisir quatorze personnes ?"

Stanislas Nordey, Ecole du Théâtre National de Bretagne (2001) : "Au concours, j'avais dit aux membres du jury de chercher la petite lumière. C'était la seule consigne : chercher les quelques secondes où tout à coup il y a sur le plateau des soupçons d'humanité immédiatement visibles. C'est très subjectif, mais toute sélection est extrêmement subjective. J'ai participé au concours du Conservatoire et c'est pareil, même si les critères de subjectivité sont différents. A Rennes, on cherchait des gens curieux, des gens qui ne voulaient pas seulement être acteurs, des gens qui écrivaient, qui étaient fascinés par le son, par la lumière, des gens qui avaient un rêve, des rêveurs. Qu'ils soient des rêveurs était une des pistes de travail."

Yann Collette : "On peut s'interroger sur ce que c'est vraiment qu'un acteur. Je me suis rendu compte que tout l'enseignement que j'ai reçu, que ce soit au Cours René Simon ou à la Rue Blanche, était complètement déconnecté d'une réalité concrète, professionnelle, dans le monde du travail. Je me demande s'il n'y a pas un risque de déconnecter les gens par rapport au monde dans lequel ils vivent en les emmenant, pendant un temps, dans une aventure extrême, passionnante et tout à fait enrichissante."

Larry Tremblay, acteur : "J'aimerais revenir sur la notion de bons et de mauvais acteurs. Hier, on a dit avec justesse que le théâtre était un métier et un art. Si le théâtre est un métier, on peut donc qualifier l'acteur de bon ou de mauvais artisan."

Stanislas Nordey : "Le théâtre est un métier. Simplement, les techniques de base peuvent s'appréhender relativement facilement. Etre sur un plateau de théâtre, avoir un corps et un regard sont des choses qui peuvent s'apprendre. Une fois que cela est appris (...), quand on travaille dans des ateliers avec des acteurs qu'on met dans des conditions optimales de confiance, d'écoute, de regard, on s'aperçoit qu'il n'y a pas beaucoup de mauvais acteurs. (...) Dans de nombreux spectacles, les acteurs ne sont pas protégés, pas accompagnés. (...)"

Nada Strancar, actrice : "N'est-ce pas justement le rôle de la formation de rendre l'acteur indépendant ? En tant qu'actrice, je sais qu'à un moment donné, je suis toujours seule. (...)"

André Wilms, acteur : "(...) Yann Collette a posé une question très juste, qui est celle du recrutement dans les écoles. Je me souviens qu'à l'époque gauchiste, à Strasbourg, on était quinze à recruter les élèves. On n'était d'accord sur rien ! Certains disaient que celui-là était génial, d'autres que c'était un trou ! Avec toute notre bonne volonté, on s'est dit qu'à quinze on allait y arriver, qu'on aurait des critères. Cette collectivisation du recrutement était encore plus complexe. Ce métier, je le disais aussi aux élèves, est injuste et il est ainsi fait. Il n'y aura jamais de critères objectifs de recrutement ! Il n'y aura jamais de critères objectifs de formation non plus. Langhoff me racontait que Hanns Eisler, le musicien de Brecht, était arrivé et avait demandé à ses élèves : "Qui a lu "De l'esthétique" de Hegel ?" Personne n'a levé la main, alors il est parti. (...)"

Stanislas Nordey : "(...) En tant que metteur en scène, je ne vais pas engager un acteur parce qu'il a un diplôme. J'engage un acteur pour des critères aussi subjectifs que ceux pour lesquels je l'admettrais dans une école. C'est une histoire de désir, c'est aussi bête que cela, et il n'y a pas de formation qui apprend à se faire désirer. Evidemment, c'est injuste. Il n'y a pas de critères absolus, c'est en cela qu'on ne peut pas parler de bons et de mauvais acteurs. On est bouleversé par la présence de quelqu'un à qui on va proposer de vivre une aventure humaine pendant deux mois ou plus. Le théâtre, c'est aussi une expérience de vie. On sait très bien qu'on ne choisit pas seulement un acteur pour avoir un bon acteur sur un plateau qui fasse exactement ce qu'on attend de lui. Au contraire, souvent on aime des acteurs qu'ils apportent autre chose que ce qu'on leur dit de faire. Ils doivent être dans le décalage, dans l'emphase de ce qu'on leur propose. (...)"

Table ronde : L'acteur comme formateur,
Actes du Colloque international sur la formation de l'acteur
organisé par L'Université du Québec à Montréal et l'Université Paris X - Nanterre
au Théâtre National de la Colline, Paris, avril 2001.
Extraits des pages 250-254 de L'Ecole du Jeu, sous la direction de Josette Féral.
Former ou transmettre... les chemins de l'enseignement théâtral, Collection Les Voies de l'Acteur, L'Entretemps Editions

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Cf Stéphane Braunschweig, sur la notion de "bon acteur", ici en 1996 : "Un bon acteur pour moi, c'est celui qui me fait entendre un texte comme je ne l'ai jamais entendu. Il faut y mettre beaucoup de soi, parce qu'on l'entendra toujours comme on l'a déjà entendu si on ne s'y engage pas. Pour l'entendre de manière nouvelle ou différente, il faut être vraiment engagé, y mettre de soi. Au fond, c'est quand de l'autobiographique de l'acteur rencontre de l'autobiographique de l'auteur, ce qui veut dire que tout se transforme en intelligence sensible."

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Cf Marcel Proust : "Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs dont l'art, bien qu'il me fût encore inconnu, était la première forme, entre toutes celles qu'il revêt, sous laquelle se laissait pressentir par moi l'Art. Entre la manière que l'un ou l'autre avait de débiter, de nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient avoir une importance incalculable. Et, d'après ce que l'on m'avait dit d'eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me récitais toute la journée, et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau et par le gêner de leur inamovibilité.
Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s'il était déjà allé au théâtre et s'il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu'après Thiron, ou Delaunay qu'après Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et l'agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé.
Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m'avait causé le saisissement et les souffrances de l'amour, combien le nom d'une étoile flamboyant à la porte d'un théâtre, combien, à la glace d'un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d'une femme que je pensais être peut-être une actrice laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie. Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m'intéressaient."

 

L'Ecole du Jeu, sous la direction de Josette Féral. Former ou transmettre... les chemins de l'enseignement théâtral, Collection Les Voies de l'Acteur, L'Entretemps Editions