KNIGHT OF CUPS - TERRENCE MALICK - Michel Ciment, France Culture : Malick fait un film comme Rimbaud fait Les Illuminations, sauf que Rimbaud au cinéma ça paraît impossible. Il se permet de faire ce que beaucoup de grands cinéastes n'ont même pas osé faire (conscients du marché)

 

Michel Ciment, France Culture: "Il faudrait tout de même s'interroger sur une certaine désaffection aujourd'hui pour Terrence Malick. Aujourd'hui les gens s'en défient, alors qu'il est en train de faire quelque chose de très original, de reprendre au fond la prophétie d'Alexandre Astruc en 1947 ou 48, lorsqu'il parlait de caméra-stylo, c'est-à-dire que le film est écrit avec la caméra. Bien sûr il y a toujours un scénario mais les traces du scénario sont à peine visibles. C'est un cinéma où l'écriture c'est la caméra qui la fournit, et il faut saluer le travail de Lubezki, qui est un immense chef opérateur. Au fond Malick se permet de faire ce que beaucoup de grands cinéastes n'ont même pas osé faire (tout simplement parce qu'ils étaient conscients du marché) ; Antonioni, Kubrick, tous ces cinéastes de l'image et de la déambulation ont reculé devant le saut dans le vide de Malick."

Pierre Berthomieu : "Malick suit sa pente de poète, indépendamment des modes."

Michel Ciment : "Oui, il fait un film comme Rimbaud fait Les Illuminations, sauf que Rimbaud au cinéma ça paraît impossible."

Pierre Berthomieu : "Malheureusement pour Malick les films qu'il fait aujourd'hui sortent dans le contexte contemporain, un contexte obnubilé par la vitesse, où tout sort, passe, disparaît, donc des films aussi ambitieux que ceux-là sortent, sont à peine visibles / vus, et vont disparaître... Antonioni se préoccupait plus du public, et Kubrick encore plus."

Philippe Fraisse : "Oui, ce qui me surprend toujours dans le cinéma de Malick c'est cette confiance qui semble démesurée dans la puissance de l'image. Les images du cinéma de Malick sont très très belles, je suis toujours très impressionné par la beauté plastique des images. A notre époque le flux des images.. on montre tout, n'importe quoi, des images souvent qui n'ont pas de profondeur, des images qui sont de simples copies maladroites du réel mais qui n'ouvrent pas sur la perception de l'invisible... Malick est un cinéaste au sens le plus pur du terme, un homme qui est extraordinairement confiant dans la puissance des images à nous toucher."

28.11.2015
Extrait de France Culture, Projection privée par Michel Ciment - Philippe Fraisse et Pierre Berthomieu,
Pour la sortie du film de Terrence Malick « Knight of cups »

~~

Photo : un pan de mur violet chez Malick, dans Knight of Cups

Cf Marcel Proust, le petit pan de mur jaune :

"Une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien. » Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort".