"ROBERT BRESSON, pourquoi vous, si personnel, vous inspirez-vous de temps en temps d'oeuvres littéraires ?"

ROBERT BRESSON : "- Je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un intellectuel. A dix-sept ans, je n'avais rien lu et je ne comprends pas comment je suis arrivé à passer mon bachot. Ce que je recevais de la vie, ce n'était pas des idées traduites en mots, c'était des sensations. Musique et peinture - formes, couleurs - étaient pour moi plus vraies que tous les livres connus. Un roman à cette époque me paraissait une farce.

Plus tard, avec quel appétit, tellement j'en avais besoin, je me suis jeté sur Stendhal, sur Dickens, sur Dostoïevski en même temps que sur Mallarmé, Apollinaire, Max Jacob, Valéry. Montaigne et Proust - pensée, langue - m'ont prodigieusement frappé.

Il est bon d'aller aux personnes et aux choses directement sans passer par les livres. Cependant, me servir d'une adaptation comme base me fait gagner beaucoup de temps. Pourquoi un film original serait-il écrit plus rapidement qu'un roman ?

Enfin je peux m'entendre immédiatement avec un producteur sur un roman ou sur une nouvelle, alors que je risque d'avoir travaillé pour rien si mon travail sur papier ne plaît pas ou n'est pas compris.

Il me semble, chaque fois que j'entreprends un film, que le producteur s'en fait une idée fausse bien arrêtée, pendant que moi je m'en fais une idée vague.

L'argent aime tout savoir d'avance. Le producteur, comme le distributeur, est souvent un joueur qui n'aime pas le risque."

- "Dans "Quatre nuits" vous revenez à Dostoïevski après "Une femme douce"."

- "Parce qu'il traite de sentiments et que je crois aux sentiments. Parce que tout chez lui, sans exception, est juste."

"Je ne me demande jamais si les choses que je fais plairont à la foule, ou l'écarteront. Je me demande si elles sont bien ou mal faites. Si elles "portent". C'est sur moi que j'en fais l'essai, et si l'essai est bon pour moi, il est bon pour tous. Il est amusant que ceux qui prétendent connaître le public - ou "leur" public - s'alignent toujours sur le spectateur le plus sot. Avant la guerre, un peintre n'avait aucune notion du public et ne cherchait pas à en avoir une. Il était silencieux et n'éprouvait pas la nécessité de s'expliquer."

["L'art n'est pas un luxe mais un besoin vital",
Robert Bresson - Yvonne Baby,
LE MONDE | 11.11.1971
Extraits]

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Photo : Dominique Sanda et Guy Frangin : UNE FEMME DOUCE

un film de ROBERT BRESSON, 1969 - Version restaurée 2013 - D'après une nouvelle de Dostoïevski, La Douce

Dominique Sanda et Guy Frangin : UNE FEMME DOUCE un film de ROBERT BRESSON, 1969 - version restaurée 2013 - D'après Dostoïevski