Godard : La femme que l'on aime, on la réveille la nuit, on ne téléphone pas ensuite à des amis pour leur raconter. Difficile, on le voit, de parler de cinéma, l'art est aisé mais la critique impossible de ce sujet qui n'en est pas un

Jean-Luc Godard : des yeux charmants et tragiques de Luise Rainer
Jean-Luc Godard : des yeux charmants et tragiques de Luise Rainer

Jean-Luc Godard  "La vie disparaît de l'obscur écran de nos salles tout comme Albertine (*) s'est évadée de la chambre pourtant soigneusement close de l'ennemi de Sainte-Beuve. Pire encore, il m'est rigoureusenent impossible comme à Proust de m'en consoler en transformant ce sujet en objet. (...)  Qui (...) a besoin de parler des heures de la douleur de Yang Kwei Fei, du tramway de L'Aurore, de Mark Dixon détective, des yeux charmants et tragiques de Luise Rainer ? Deux ou trois copains cinéphiles, un soir, et encore, parce que trop pauvres pour se payer un taxi ils sont forcés de traverser la ville à pied pour revenir de la Cinémathèque à leurs chambres de bonne. Mais s'ils avaient de quoi, et que le film soit en exploitation normale, ils iraient le revoir. La femme que l'on aime, on la réveille la nuit, on ne téléphone pas ensuite à des amis pour leur raconter. Difficile, on le voit, de parler de cinéma, l'art est aisé mais la critique impossible de ce sujet qui n'en est pas un, dont l'envers n'est pas l'endroit, qui se rapproche alors qu'il s'éloigne, toujours physiquement ne l'oublions pas. Bref, connaître le cinéma semble aussi ardu que l'Est de Claudel, je cite : nulle route n'est le chemin qu'il me faut suivre. Rien, retour, ne m'accueille, ou, départ, me délivre. (...)"

(Cahiers du Cinéma n°171, octobre 1965 : Pierrot mon ami - extrait)

Photos : "des yeux charmants et tragiques de Luise Rainer"

(*) Jean-Luc Godard a longtemps souhaité adapter au cinéma l'histoire d'Albertine, "La Prisonnière" et "Albertine disparue" (Marcel Proust - A la recherche du temps perdu). Projet bloqué par les héritiers de Proust, pas encore dans le domaine public.]

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL