Barthes : N'y-a-t-il donc aucun moment où l'Eros racinien soit heureux ? Le corps adverse est bonheur seulement lorsqu'il est image. Le héros racinien ne parvient jamais à une conduite juste en face du corps d'autrui ; la fréquentation réelle est un échec

 

"Voilà mon coeur : c’est là que ta main doit frapper"

PHEDRE : MARTINE CHEVALLIER | JEAN RACINE | COMEDIE-FRANCAISE 1996 ANNE DELBEE

 

Roland Barthes :

"En somme l'Eros racinien ne met les corps en présence que pour les défaire. La vue du corps adverse trouble le langage et le dérègle, soit qu'elle l'exagère (dans les discours excessivement rationalisés), soit qu'elle le frappe d'interdit. Le héros racinien ne parvient jamais à une conduite juste en face du corps d'autrui ; la fréquentation réelle est toujours un échec. N'y-a-t-il donc aucun moment où l'Eros racinien soit heureux ? Si, précisément lorsqu'il est irréel. Le corps adverse est bonheur seulement lorsqu'il est image ; les moments réussis de l'érotique racinienne sont toujours des souvenirs." (Sur Racine, L'Homme racinien, folio page 22)

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"De son image en vain j'ai voulu me distraire. ... Mais je m'en fais peut-être une trop belle image" - Britannicus, Jean RACINE

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"les moments réussis de l'érotique racinienne sont toujours des souvenirs"

Cf Marcel Proust, Albertine disparue :

"Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante passées avec la sœur que sa mort m'avait réellement fait perdre, puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux émotions les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé qu'elle était ; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait tant ennuyé – du moins je le croyais – avait été au contraire délicieuse ; aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une volupté qui alors n'avait, il est vrai, pas été perçue par moi, mais qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste ; les moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse qui de proche en proche la gagnait tout entière".

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ENGLISH. "What filled my heart now was, in the place of odious suspicions, the affectionate memory of hours of confiding tenderness spent with the sister whom death had really made me lose, since my grief was related not to what Albertine had been to me, but to what my heart, anxious to participate in the most general emotions of love, had gradually persuaded me that she was; then I became aware that the life which had bored me so — so, at least, I thought — had been on the contrary delicious, to the briefest moments spent in talking to her of things that were quite insignificant, I felt now that there was added, amalgamated a pleasure which at the time had not — it is true — been perceived by me, but which was already responsible for making me turn so perseveringly to those moments to the exclusion of any others; the most trivial incidents which I recalled, a movement that she had made in the carriage by my side, or to sit down facing me in my room, dispersed through my spirit an eddy of sweetness and sorrow which little by little overwhelmed it altogether."

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Audio : Phèdre, Jean Racine

Extrait - 1996 : Martine CHEVALLIER est Phèdre, Eric GENOVESE est Hippolyte - Mise en scène Anne Delbée, Salle Richelieu, Comédie-Française.

    "Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.
    Impatient déjà d’expier son offense,
    Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
    Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
    Si ta haine m’envie un supplice si doux,
    Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
    Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
    Donne".

"La mise en scène de Phèdre d'Anne Delbée fut controversée. Le public adorait ou détestait, mais aucun spectateur ne restait indifférent. Pendant la présentation de la programmation artistique au public, un débat autour de cette pièce anima la rencontre. Un responsable de collectivité s'enflamme : "Ce n'est pas comme ça qu'on dit les vers de Racine ! - Si, justement, c'était très bien...", le coupe un autre professeur. La bataille vire à l'aigre. Jean-Pierre Miquel (*) joua les Salomon et imposa le silence avec cette répartie : "Y a-t-il quelqu'un dans la salle qui sait comment on doit dire les vers de Racine ?""

(France Thiérard & Florence Roussel, Chère Comédie-Française, Hachette, page 229. France Thiérard était responsable de la communication et des relations avec le public à la Comédie-Française, théâtre du Vieux-Colombier, de 1997 à 2008.
(*) Jean-Pierre Miquel : comédien et metteur en scène, il était directeur artistique de l'Odéon de 1971 à 1977, directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique de 1982 à 1993, et administrateur de la Comédie-Française de 1993 à 2001)

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Paul Valéry, De la diction des vers :

"Entre tous les poètes, Racine est celui qui s'apparente le plus directement à la musique proprement dite, - ce Racine de qui les périodes donnent si souvent l'idée des récitatifs à peine un peu moins chantants que ceux des compositions lyriques, - ce Racine de qui Lulli allait si studieusement entendre les tragédies ; et des lignes, des mouvements duquel les belles formes et les purs développements de Gluck semblent les transformations immédiates." (Pièces sur l'art, De la diction des vers, Paul Valéry, Pléiade, Oeuvres II, p. 1257) ---- Autre extrait : De la diction des vers - Il faudrait se fonder sur le chant : http://comediennes.org/actrices/photo/126 "Un poème, comme un morceau de musique, n'offre en soi qu'un texte, qui n'est rigoureusement qu'une sorte de recette; le cuisinier qui l'exécute a un rôle essentiel. Parler d'un poème en soi, juger un poème en soi, cela n'a point de sens réel et précis. C'est parler d'une chose possible. Le poème est une abstraction, une écriture qui attend, une loi qui ne vit que sur quelque bouche humaine, et cette bouche est ce qu'elle est. (...) Il faudrait se fonder sur le chant, se mettre dans l'état du chanteur, accommoder sa voix à la plénitude du son musical, et de là redescendre jusqu'à l'état un peu moins vibrant qui convient aux vers. (...) Avant toute chose, bien poser la voix fort loin de la prose, étudier le texte sous le rapport des attaques, des modulations, des tenues qu'il comporte, et réduire peu à peu cette disposition, qu'on aura exagérée au début, jusqu'aux proportions de la poésie. (...) La première condition pour bien dire les vers est d'avoir compris ce qu'ils ne sont pas et quelle immense différence les sépare du langage ordinaire. (...) Le vers a pour fin une volupté suivie, et il exige, sous peine de se réduire à un discours bizarrement et inutilement mesuré, une certaine union très intime de la réalité physique du son et des excitations virtuelles du sens. (...) Et donc, et surtout, ne vous hâtez point d'accéder au sens. Approchez-vous de lui sans force, et comme insensiblement. N'arrivez à la tendresse, à la violence, que dans la musique, et par elle. Défendez-vous longtemps de souligner des mots; il n'y a pas encore des mots, il n'y a que des syllabes et des rythmes. Demeurez dans ce pur état musical jusqu'au moment que le sens survenu peu à peu ne pourra plus nuire à la forme de la musique. Vous l'introduirez à la fin comme la suprême nuance qui transfigurera sans l'altérer votre morceau. (...) Enfin, vous découvrirez votre rôle, et vous vous emploierez à représenter quelque vie. Vous mêlerez à cette musique profondément apprise et ressentie ce qu'il faut d'accents et d'accidents pour qu'elle paraisse jaillir des affections et des passions de quelque être." (Pièces sur l'art, De la diction des vers, Paul Valéry, Oeuvres II, Pléiade pages 1255-1258)

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Marcel Proust, Albertine disparue :

"Alors je me souvins des deux façons différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même, et que j'avais écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle. Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces choses – moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons détachés – la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance, nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine. Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré, et nous ne pouvons plus vivre. Or l'« argument » de Phèdre ne réunissait-il pas les deux cas ? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus. Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si souvent récitée :

« On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous. »

Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire, peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir été mal comprise :

« Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire »,

on peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration :

« Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ? »

Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance :

« Ah ! cruel, tu m'as trop entendue. »

Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine, duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne faisait que varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène :

« Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. »

La preuve que le « soin de sa gloire » n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Oenone si elle n'apprenait à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de la réputation. C'est alors qu'elle laisse Oenone (qui n'est que le nom de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger « du soin de le défendre » et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les scrupules « jansénistes », comme eût dit Bergotte, que Racine a donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux de ma propre existence".

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[ENGLISH. "Then I remembered the two different attitudes in which I had listened to Phèdre, and it was now in a third attitude that I thought of the declaration scene. It seemed to me that what I had so often repeated to myself, and had heard recited in the theatre, was the statement of the laws of which I must make experience in my life. There are in our soul things to which we do not realise how strongly we are attached. Or else, if we live without them, it is because we put off from day to day, from fear of failure, or of being made to suffer, entering into possession of them. This was what had happened to me in the case of Gilberte when I thought that I had given her up. If before the moment in which we are entirely detached from these things — a moment long subsequent to that in which we suppose ourselves to have been detached from them — the girl with whom we are in love becomes, for instance, engaged to some one else, we are mad, we can no longer endure the life which appeared to us to be so sorrowfully calm. Or else, if we are in control of the situation, we feel that she is a burden, we would gladly be rid of her. Which was what had happened to me in the case of Albertine. But let a sudden departure remove the unloved creature from us, we are unable to survive. But did not the plot of Phèdre combine these two cases? Hippolyte is about to leave. Phèdre, who until then has taken care to court his hostility, from a scruple of conscience, she says, or rather the poet makes her say, because she is unable to foresee the consequences and feels that she is not loved, Phèdre can endure the situation no longer. She comes to him to confess her love, and this was the scene which I had so often repeated to myself:

On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous....

Doubtless this reason for the departure of Hippolyte is less decisive, we may suppose, than the death of Thésée. And similarly when, a few lines farther on, Phèdre pretends for a moment that she has been misunderstood:

Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

we may suppose that it is because Hippolyte has repulsed her declaration.

Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux?

But there would not have been this indignation unless, in the moment of a consummated bliss, Phèdre could have had the same feeling that it amounted to little or nothing. Whereas, as soon as she sees that it is not to be consummated, that Hippolyte thinks that he has misunderstood her and makes apologies, then, like myself when I decided to give my letter back to Françoise, she decides that the refusal must come from him, decides to stake everything upon his answer:

Ah! cruel, tu m’as trop entendue.

And there is nothing, not even the harshness with which, as I had been told, Swann had treated Odette, or I myself had treated Albertine, a harshness which substituted for the original love a new love composed of pity, emotion, of the need of effusion, which is only a variant of the former love, that is not to be found also in this scene:

Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

What proves that it is not to the ‘thought of her own fame’ that Phèdre attaches most importance is that she would forgive Hippolyte and turn a deaf ear to the advice of Oenone had she not learned at the same instant that Hippolyte was in love with Aricie. So it is that jealousy, which in love is equivalent to the loss of all happiness, outweighs any loss of reputation. It is then that she allows Oenone (which is merely a name for the baser part of herself) to slander Hippolyte without taking upon herself the ‘burden of his defence’ and thus sends the man who will have none of her to a fate the calamities of which are no consolation, however, to herself, since her own suicide follows immediately upon the death of Hippolyte. Thus at least it was, with a diminution of the part played by all the ‘Jansenist scruples,’ as Bergotte would have said, which Racine ascribed to Phèdre to make her less guilty, that this scene appeared to me, a sort of prophecy of the amorous episodes in my own life."]

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Jean RACINE : PHEDRE | Scène de la déclaration

 Scène V.
Phèdre, Hippolyte, Œnone.

PHÈDRE, à Œnone, dans le fond du théâtre.

    Le voici : vers mon cœur tout mon sang se retire.
    J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.

ŒNONE.

    Souvenez-vous d’un fils qui n’espère qu’en vous.

PHÈDRE.

    On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous,
    Seigneur. À vos douleurs je viens joindre mes larmes ;
    Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.
    Mon fils n’a plus de père ; et le jour n’est pas loin
    Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.
    Déjà mille ennemis attaquent son enfance :
    Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.
    Mais un secret remords agite mes esprits :
    Je crains d’avoir fermé votre oreille à ses cris ;
    Je tremble que sur lui votre juste colère
    Ne poursuive bientôt une odieuse mère.

HIPPOLYTE.

    Madame, je n’ai point des sentiments si bas.

PHÈDRE.

    Quand vous me haïriez, je ne m’en plaindrais pas,
    Seigneur : vous m’avez vue attachée à vous nuire ;
    Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.
    À votre inimitié j’ai pris soin de m’offrir :
    Aux bords que j’habitais je n’ai pu vous souffrir ;
    En public, en secret, contre vous déclarée,
    J’ai voulu par des mers en être séparée ;
    J’ai même défendu, par une expresse loi,
    Qu’on osât prononcer votre nom devant moi.
    Si pourtant à l’offense on mesure la peine,
    Si la haine peut seule attirer votre haine,
    Jamais femme ne fut plus digne de pitié,
    Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.

HIPPOLYTE.

    Des droits de ses enfants une mère jalouse
    Pardonne rarement au fils d’une autre épouse ;
    Madame, je le sais : les soupçons importuns
    Sont d’un second hymen les fruits les plus communs.
    Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages,
    Et j’en aurais peut-être essuyé plus d’outrages.

PHÈDRE.

    Ah, seigneur ! que le ciel, j’ose ici l’attester
    De cette loi commune a voulu m’excepter !
    Qu’un soin bien différent me trouble et me dévore !

HIPPOLYTE.

    Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore :
    Peut-être votre époux voit encore le jour ;
    Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.
    Neptune le protège ; et ce dieu tutélaire
    Ne sera pas en vain imploré par mon père.

PHÈDRE.

    On ne voit point deux fois le rivage des morts,
    Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords,
    En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;
    Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.
    Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.
    Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
    Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare,
    Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.

HIPPOLYTE.

    Je vois de votre amour l’effet prodigieux :
    Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
    Toujours de son amour votre âme est embrasée.

PHÈDRE.

    Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
    Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
    Volage adorateur de mille objets divers,
    Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
    Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
    Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
    Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
    Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
    Cette noble pudeur colorait son visage,
    Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
    Digne sujet des vœux des filles de Minos.
    Que faisiez-vous alors ? pourquoi, sans Hippolyte,
    Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
    Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
    Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
    Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
    Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
    Pour en développer l’embarras incertain,
    Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
    Mais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ;
    L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
    C’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours
    Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
    Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
    Un fil n’eût point assez rassuré votre amante :
    Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
    Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
    Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
    Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

HIPPOLYTE.

    Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
    Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?

PHÈDRE.

    Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,
    Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

HIPPOLYTE.

    Madame, pardonnez : j’avoue, en rougissant,
    Que j’accusais à tort un discours innocent.
    Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;
    Et je vais…

PHÈDRE.

    Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !
    Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
    Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
    J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
    Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
    Ni que du fol amour qui trouble ma raison
    Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
    Objet infortuné des vengeances célestes,
    Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
    Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
    Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
    Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
    De séduire le cœur d’une faible mortelle.
    Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
    C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;
    J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
    Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
    De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
    Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;
    Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
    J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes :
    Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
    Si tes yeux un moment pouvaient me regarder…
    Que dis-je ? cet aveu que je te viens de faire,
    Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
    Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
    Je te venais prier de ne le point haïr :
    Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
    Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !
    Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :
    Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
    Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
    La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
    Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;
    Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.
    Impatient déjà d’expier son offense,
    Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
    Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
    Si ta haine m’envie un supplice si doux,
    Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
    Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
    Donne.

ŒNONE.

    Que faites-vous, madame ! Justes dieux !
    Mais on vient : évitez des témoins odieux !
    Venez, rentrez ; fuyez une honte certaine.

 

(-> Texte intégral : PHEDRE)

 

RACHEL comédienne - Rôle de PHEDRE - Jean RACINE

Photo : La comédienne RACHEL

dans le rôle de PHEDRE - Jean RACINE

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL