Albertine et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - NINA COMPANEEZ - MARCEL PROUST

Marcel Proust, Albertine disparue : "J'avais tremblé quand j'avais aimé Mme de Guermantes parce que je me disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas dit : « J'ai ces goûts » ? J'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le lisant j'avais trouvé cette situation absurde ; j'aurais, moi, me disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions entendus ; à quoi bon ces malheurs inutiles ? Mais je voyais maintenant que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui obéissent pas. Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir, sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles, crues sans doute mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante, toute confinée dans notre pitoyable insincérité, auprès de ce qu'ils contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs en deçà de la réalité profonde que nous n'apercevions pas, vérité au delà, vérité de nos caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi".

"I had trembled when I was in love with Mme. de Guermantes because I used to say to myself that, with her too abundant means of attraction, not only beauty but position, wealth, she would be too much at liberty to give herself to all and sundry, that I should have too little hold over her. Albertine had been penniless, obscure, she must have been anxious to marry me. And yet I had not been able to possess her exclusively. Whatever be our social position, however wise our precautions, when the truth is confessed we have no hold over the life of another person. Why had she not said to me: “I have those tastes,” I would have yielded, would have allowed her to gratify them. In a novel that I had been reading there was a woman whom no objurgation from the man who was in love with her could induce to speak. When I read the book, I had thought this situation absurd; had I been the hero, I assured myself, I would first of all have forced the woman to speak, then we could have come to an understanding; what was the good of all this unnecessary misery? But I saw now that we are not free to abstain from forging the chains of our own misery, and that however well we may know our own will, other people do not obey it. And yet those painful, those ineluctable truths which dominated us and to which we were blind, the truth of our sentiments, the truth of our destiny, how often without knowing it, without meaning it, we have expressed them in words in which we ourselves doubtless thought that we were lying, but the prophetic value of which has been established by subsequent events. I could recall many words that each of us had uttered without knowing at the time the truth that they contained, which indeed we had said thinking that each was deceiving the other, words the falsehood of which was very slight, quite uninteresting, wholly confined within our pitiable insincerity, compared with what they contained that was unknown to us. Lies, mistakes, falling short of the reality which neither of us perceived, truth extending beyond it, the truth of our natures the essential laws of which escape us and require time before they reveal themselves, the truth of our destinies also". (Translated from the French by C. K. Scott Moncrieff)