Roberto Rossellini :  la vocation de l’homme est le temps libre, pas le travail | Avant tout, le spectateur veut absorber un produit qui lui soit familier. Tout ce qu’il peut accepter, ce sont de petites variations à l’intérieur de ce produit

Photo : KNIGHT OF CUPS, Terrence Malick

"Avant tout, le spectateur veut absorber un produit qui lui soit familier. Tout ce qu’il peut accepter, ce sont de petites variations à l’intérieur de ce produit" - ROSSELLINI

Roberto Rossellini : "Je ne me fâche jamais contre ceux qui défendent une idée, je me fâche contre ceux qui n’ont pas la force d’affirmer une idée. (...) Pour moi, le sentiment qui prédomine, c’est que nous sommes dans la situation des abeilles ouvrières auxquelles on donne une certaine nourriture pour les faire devenir ce qu'elles doivent être. C’est là le côté dramatique des arts spectaculaires de masse grâce auxquels nous sommes éduqués, conduits, conditionnés. Moi, qui vis assez isolé, je trouve étonnant, lorsque j’entre en contact avec les gens, de découvrir en circulation, non pas seulement des idées toutes faites, ce qui représenterait encore quelque chose, mais des phrases toutes faites. Il semble qu’on les ait achetées au Bon Marché, comme on achète des objets en plastique, et l’épouvantable est que la plus grande partie du discours est faite de phrases de ce genre. C’est le signe que nous sommes arrivés à un tel degré de conditionnement que nous ne sommes plus capables d’aucune joie, d’aucun élan de découverte. (...)

Sur le plan esthétique, il n’y a scandale que dans la mesure où les gens ne retrouvent pas le discours qu’ils ont l’habitude d’entendre. Avant tout, le spectateur veut absorber un produit qui lui soit familier. Tout ce qu’il peut accepter, ce sont de petites variations à l’intérieur de ce produit.

Ensuite, il y a le problème de la critique. La critique, de façon encore plus exaspérée que le public, est habituée à la consommation d’un certain produit. Si on lui donne des spaghettis, elle acceptera les variations des différentes sauces à spaghettis, mais si vous lui donnez un autre plat, ça ne marchera plus du tout, ce sera la révolte. (...)

En faisant du cinéma, j’ai fait un exercice de prospection des hommes, des problèmes, des événements qui me touchaient. Je l’ai fait bien ou mal, mais ça m’a permis de prendre conscience d’un tas de choses. (...) Si nous voulions écrire aujourd’hui l'histoire et si nous voulions écrire l’histoire des hommes qui ont fait l’histoire, nous écririons des chapitres entiers sur des criminels, des malades, des fous, et de temps en temps nous rencontrerions quelques petits sages parmi eux. Pendant des milliers d’années, l’humanité a accepté cela sans broncher. Aujourd’hui, nous vivons l’âge de la science, mais la politique est entre les mains des hommes qui sont étrangers à la science... Il y a mille discours à faire, il faut les prendre un par un. C’est-à-dire que, si la vie d’un homme lui a permis de beaucoup recevoir — et elle doit donner aussi le privilège de recevoir un grand nombre de coups sur la tête — il n’a pas à s'agenouiller dans un coin de la chambre pour se mettre à sangloter, mais il doit tâcher de se rendre compte de ce qui se passe, s’il a foi dans l’humanité.

Moi, j’ai une foi, une foi immense dans l’humanité, et je veux tâcher de voir pour quelles raisons certaines choses se font plutôt que d’autres, pour quelle raison la folie est possible, la criminalité, bien que je sois persuadé — puisque j’ai foi dans l’humanité— qu’il n’existe nulle part d’homme qui, se levant le matin, se dise : « Je vais faire une bonne journée de criminel ! » Non : il se lève et il va tâcher d’être un homme bien, et puis toute son action se verra transformée en action criminelle. (...)

Je suis, plus que jamais, aristotélicien. Aristote dit ceci : « Il n’est pas vrai que le temps libre soit la fin du travail, c’est le travail qui est la fin du temps libre ». C’est-à-dire que le vrai temps de l’homme est le temps libre, le travail est l’obligation, le devoir que l’homme rend à la société, à la famille, etc. Mais la vocation de l’homme est le temps libre et il faut que ce temps libre soit utile. Il ne peut être utile que si l’homme peut se consacrer à l’étude de la science, de la philosophie, de la littérature, etc. Un des drames de l’humanité est que les hommes sont utiles à la société en tant que consommateurs. Ils sont une cellule du tube digestif. Cette humanité consommatrice doit tâcher d’avoir devant elle un autre horizon. Pour que le public s’intéresse à quelque chose, il faudrait l’habituer à bien utiliser son temps libre. Nous en revenons à l’idée d’Àristote. Les loisirs augmentent, mais il n’y a rien de prévu pour apprendre aux gens à les occuper. ... Quand toute une humanité fait des mouvements rythmiques de droite à gauche et de gauche à droite pour suivre les évolutions d’un ballon, je dis qu’elle est dans l’état d’abrutissement le plus complet qui soit !"

Entretien avec Roberto Rossellini (extraits) par Jean Domarchi, Jean Douchet et Fereydoun Hoveyda, Cahiers du cinéma n°133, janvier 1962