Godard, Pialat, Rohmer, Truffaut : Vous pouvez le faire sans l'Avance sur Recettes | Il y a une part, probablement, de paresse, et puis aussi de contamination, l'idée que quand on est passé par un certain chemin, on ne peut plus revenir en arrière

ERIC ROHMER - MA NUIT CHEZ MAUD

Conversation entre Godard et Pialat : faut-il réellement des moyens financiers pour faire des films.

Jean-Luc Godard : "Faire des films est possible. Ce n'est pas vrai qu'il faut de gros moyens. Un film de trois personnes dans une pièce, ça peut coûter 20 milliards s'il y a Redford. Mais s'il n'y a que des inconnus, et que c'est fait en cinq, six semaines... Quelqu'un dit : "je manque de moyens", mais il manque de moyens dès le départ en en demandant beaucoup. Aujourd'hui, vu la vidéo, les techniques légères, il pourrait au moins, s'il tient au sujet, donner un avant-goût de ça, avoir le goût des types comme Rohmer, qui a fait beaucoup de 16 mm, mais tout seul, et muet. Rohmer tournait des films muets parce qu'il avait envie de les tourner. Toi, par exemple, si tu n'avais pas d'argent pour tourner, est-ce que tu tournerais quand même ?"

Maurice Pialat : "Après "Nous ne vieillirons pas ensemble", je me disais : "je vais acheter une caméra, et si un jour vient un sujet, je n'ai rien à demander à personne, je tourne. Je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas fait. Il y a une part, probablement, de paresse, et puis aussi de contamination, l'idée que quand on est passé par un certain chemin, on ne peut plus revenir en arrière. Je fais aussitôt des comparaisons, je suis envieux : moi je serais comme un con à faire ça, et pendant ce temps-là, un type qui n'a jamais rien foutu a des dizaines de millions pour faire des films avec une actrice ringarde. Si on tournait "Partie de campagne" (Renoir) aujourd'hui, c'est un film qui ne coûterait pas un rond. Si on ne fait pas des "Partie de campagne" aujourd'hui, ce n'est quand même pas pour des questions de budget." Le Monde, 16 février 1984

Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, tome 2, Editions Cahiers du cinéma pages 90-91

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Truffaut à Rohmer : "vous pouvez le faire sans l'Avance sur Recettes"

Eric Rohmer, La vie c'était l'écran, hommage à Truffaut : "(...) Je n'ai jamais pensé que je pourrais parler de lui quand il mourrait. Je pensais plutôt le contraire, c'est-à-dire, à la rigueur : quand je mourrai, qu'est-ce que Truffaut dira ? (...) nos débuts. Nous, c'est-à-dire Truffaut, Rivette, Godard, Chabrol et moi-même. (...) La vie c'était l'écran, c'était le cinéma. (...) Nous n'appartenions à rien, à aucune école, à aucune classe intellectuelle, à aucune tradition, nous n'étions pas acceptés du tout dans le cinéma où nous ne voyions même pas comment nous introduire. Donc il fallait tout faire, tout créer, et Truffaut a été l'un de ceux qui a pensé le plus qu'il ne fallait pas essayer d'intriguer pour entrer dans le cinéma tel qu'il était, mais de rompre avec lui violemment et de créer notre propre cinéma contre celui des autres. C'est lui, sans aucun doute, qui a provoqué cette rupture. S'il a connu des cinéastes comme Rossellini, c'est que Rossellini non plus n'était pas accepté : ça faisait partie de sa stratégie de faire se rencontrer des gens qui ne se connaissaient pas : Ophüls, Rossellini, Becker, Tati, Bresson. Il avait l'ambition de les compromettre tous ensemble en les opposant aux Autant-lara, Delannoy, Aurenche et Bost, et aussi Clément. (...) C'était une nécessité absolue pour nous de produire nos premiers films. C'est à Truffaut et à Chabrol que revient le mérite d'avoir fait ce saut du passage à la production, en 1957, ce qui a permis à leurs amis de les suivre (...) plus tard, (...) l'Avance sur Recettes venait de m'être refusée [pour Ma nuit chez Maud] et la situation semblait désespérée. Truffaut m'a répondu : "ça n'a aucune importance, vous pouvez le faire sans l'Avance sur Recettes, je m'en charge, je demande à quelques amis de mettre de l'argent dedans : Yves Robert, Braunberger, Claude Berri, Lebovici, j'en mettrai aussi et nous serons co-producteurs de ce film". C'est donc grâce à lui que j'ai pu faire Ma nuit chez Maud." [Cahiers du cinéma, Décembre 1984, Numéro spécial François Truffaut]

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL