Roland Barthes sur scène : Un texte doit aller à qui le désire. Je n'ai aucun sentiment de propriété sur mes livres. S'il est modelé ou déformé, tant mieux ! | Mise en scène des Fragments d'un discours amoureux

 

Fabrice Luchini - L’attente (Roland Barthes)

Mise en scène des Fragments d'un discours amoureux, de Roland Barthes.

- Avez-vous hésité, avant de donner votre accord à Pierre Leenhardt ?

Roland Barthes : "Non. Je n'ai aucun sentiment de propriété sur mes livres. Un texte doit aller à qui le désire. Je ne me préoccupe pas de ce qu'il deviendra. S'il est modelé ou déformé, tant mieux ! Je n'aime pas ce qui est fixe."

L'Express, 17 avril 1978, 
Entretien de Roland Barthes avec Caroline Alexander sur la mise en scène des Fragments d'un discours amoureux par P. Leenhardt au Théâtre Marie-Stuart.

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VIDEO Fabrice Luchini - L’attente (Roland Barthes)

L'attente. Roland Barthes : "ATTENTE. Tumulte d’angoisse suscité par l’attente de l’être aimé, au gré de menus retards (rendez-vous, téléphones, lettres, retours).

1. J’attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung (Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt ; moi, je n’attends qu’un coup de téléphone, mais c’est la même angoisse. Tout est solennel : je n’ai pas le sens des proportions.

2. Il y a une scénographie de l’attente : je l’organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l’objet aimé et provoquer tous les effets d’un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre.
Le décor représente l’intérieur d’un café ; nous avons rendez-vous, j’attends. Dans le prologue, seul acteur de la pièce (et pour cause), je constate, j’enregistre le retard de l’autre ; ce retard n’est encore qu’une entité mathématique, computable (je regarde ma montre plusieurs fois) ; le Prologue finit sur un coup de tête : je décide de « me faire de la bile », je déclenche l’angoisse d’attente. L’acte I commence alors ; il est occupé par des supputations : s’il y avait un malentendu sur l’heure, sur le lieu ? J’essaye de me remémorer le moment où le rendez-vous a été pris, les précisions qui ont étés données.
Que faire (angoisse de conduite) ? Changer de café ? Téléphoner ? Mais si l’autre arrive pendant ces absences ? Ne me voyant pas, il risque de repartir, etc. L’acte II est celui de la colère ; j’adresse des reproches violents à l’absent : « tout de même, il (elle) aurait bien pu… », « il (elle) sait bien… » Ah ! Si elle (il) pouvait être là, pour que je puisse lui reprocher de n’être pas là ! Dans l’acte III, j’atteins (j’obtiens ?) l’angoisse toute pure : celle de l’abandon ; je viens de passer en une seconde de l’absence à la mort ; l’autre est comme mort : explosion de deuil : je suis intérieurement livide. Telle est la pièce ; elle peut être écourtée par l’arrivée de l’autre ; s’il arrive en I, l’accueil est calme ; s’il arrive en II, il y a « scène » ; s’il arrive en III, c’est la reconnaissance, l’action de grâce : je respire largement, tel Pelléas sortant du souterrain et retrouvant la vie, l’odeur des roses.
(L’angoisse d’attente n’est pas continûment violente ; elle a ses moment mornes ; j’attends, et tout l’entour de mon attente est frappé d’irréalité : dans ce café, je regarde les autres qui entrent, papotent, plaisantent, lisent tranquillement : eux, ils n’attendent pas.)

3. L’attente est un enchantement : j’ai reçu l’ordre de ne pas bouger. L’attente d’un téléphone se tisse ainsi d’interdictions menues, à l’infini, jusqu’à l’inavouable : je m’empêche de sortir de la pièce, d’aller aux toilettes, de téléphoner même (pour ne pas occuper l’appareil) ; Je m’affole de penser qu’à telle heure proche il faudra que je sorte, risquant ainsi de manquer l’appel bienfaisant, le retour de la Mère. Toutes ces diversions qui me sollicitent seraient des moments perdus pour l’attente, des impuretés d’angoisse. Car l’angoisse d’attente, dans sa pureté, veut que je sois assis dans un fauteuil à portée de téléphone, sans rien faire.

4. L’être que j’attends n’est pas réel. Tel le sein de la mère pour le nourrisson, « je le crée et je le recrée sans cesse à partir de ma capacité d’aimer, à partir du besoin que j’ai de lui » : l’autre vient là où je l’attends, là où je l’ai déjà créé. Et, s’il ne vient pas, je l’hallucine : l’attente est un délire.
Encore le téléphone : à chaque sonnerie, je décroche en hâte, je crois que c’est l’être aimé qui m’appelle (puisqu’il doit m’appeler) ; un effort de plus, et je « reconnais » sa voix, j’engage le dialogue, quitte à me retourner avec colère contre l’importun qui me réveille de mon délire. Au café, toute personne qui entre, sur la moindre vraisemblance de silhouette, est de la sorte, dans un premier mouvement, reconnue.
Et longtemps après que la relation amoureuse s’est apaisée, je garde l’habitude d’halluciner l’être que j’ai aimé : parfois, je m’angoisse encore d’un téléphone qui tarde, et, à chaque importun, je crois reconnaître la voix que j’aimais : je suis un mutilé qui continue d’avoir mal à sa jambe amputée.

5. « Suis-je amoureux ? – Oui, puisque je l’attends. » L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n’attend pas ; j’essaye de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais, à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend.
(Dans le transfert, on attend toujours – chez le médecin, le professeur, l’analyste. Bien plus : si j’attends à un guichet de banque, au départ d’un avion, j’établis aussitôt un lien agressif avec l’employé, l’hôtesse, dont l’indifférence dévoile et irrite ma sujétion ; en sorte qu’on peut dire que, partout où il y a attente, il y a transfert : je dépends d’une présence qui se partage et met du temps à se donner – comme s’il s’agissait de faire tomber mon désir, de lasser mon besoin. Faire attendre : prérogative constante de tout pouvoir, « passe-temps millénaire de l’humanité. »)

6. Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous le bras et s’en alla."

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L'attente. Marcel Proust : "(...) je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente – même d'attente inavouée – dans lequel ils vivent se transforme de lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un premier état, un second exactement contraire. Le premier était la suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la première, en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative. La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que nous ne possédons pas, et qui resterait, malgré tout, nos besoins naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible."

FABRICE LUCHINI - ROLAND BARTHES : FRAGMENTS D'UN DISCOURS AMOUREUX - AU THEATRE - MISE EN SCENE

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL