Louis Jouvet :

"Ceux qui se croient ou sont nés artistes, d'âme, de goût, d'esprit, les peintres, les sculpteurs nés, les violonistes, les artisans sans métier que leurs goûts innés torturent et qu'ils ignorent, et qui se jettent dans le théâtre comme l'affamé dans un bar automatique, les aristocrates qui cherchent une cour et une royauté, et qui vivent dans des loges ou des appartements modestes ou pauvres, tous les amants de ce que la vie n'apporte pas ou qu'il faut être savant pour découvrir, qu'il faut avoir de l'expérience ou de la sagesse pour y faire entrer, tous les chercheurs d'idéal ou d'idéaux, même les plus démunis, même les moins désintéressés, tous ceux aussi qui par confusion prennent l'apparence pour la vérité (et c'est là le pire du théâtre, par quoi il est condamnable ou pernicieux, mais à sa gloire le théâtre a mené ceux-là mêmes à trouver dans la fausseté et le mensonge une vérité que la vie ne laisse pas découvrir quelquefois à ceux qui n'ont pas commis ce péché ou cette erreur de l'esprit), vieilles comtesses de figuration au cinéma, vieux boyards, anciens archiducs, qu'un costume de studio régénère pour deux ou trois jours de présence dans le dérisoire de ces décors étouffants, célibataires sans amour, hommes sans puissance, femmes désolées, tout ce monde court vers ce lieu miraculeux comme à Lourdes, malades dont souvent la foi se révèle après l'essai, confluent de toutes sortes de désirs, de rêves, plus nombreux, plus souterrains que ceux de l'inconscient et des territoires freudiens."

(Louis Jouvet, Vocation,
Notes 1940-1941,
Le comédien désincarné,
Flammarion, page 41)

Louis Jouvet : à sa gloire le théâtre a mené ceux-là mêmes à trouver dans la fausseté et le mensonge une vérité que la vie ne laisse pas découvrir
Livre - Louis Jouvet - Le comédien désincarné