Denis Podalydès, hommage à Antoine Vitez : Pas d'archétype, nul ne décide a priori de l'emploi... Alors tu ouvres aux comédiens et apprentis comédiens un plateau où tous les Alceste, tous les Antiochus, tous les Cid et Hamlet sont possibles

Denis Podalydès : "On reproche au jeune Antoine Vitez sa raideur, son manque de naturel, sa voix trop haute et maniérée. Souvent congédié après d'infructueuses auditions, rarement retenu, vivant mal, il se contente de petits rôles, de spectacles médiocres, dont il n'ignore pas l'éprouvante médiocrité. Vilar l'auditionne. Hésite. Après lui avoir donné quelque espoir, il ne le retient pas dans la troupe du TNP. Vitez a du chagrin.

Tu rêves d'être l'acteur qu'est Vilar : je le lis dans tes fréquentes et admiratives allusions à son jeu. Le théâtre dont tu rêves te ferme ses portes. Tu te fais à l'idée de ne pas être un comédien remarqué par ceux que tu juges remarquables. Le monde du théâtre est pour toi aussi hermétiquement fermé qu'un oeuf, à l'extérieur duquel tu gravites en vain. Temps d'infortune et de désillusion. Tu trouves refuge et consolation dans la traduction, la politique, la compagnie des intellectuels, d'Aragon, d'amis aussi fidèles et généreux que Pierre Vial. Mais n'est-ce pas jouer que tu veux avant tout, plus que tout ?
On t'enfonce dans le crâne que tu n'es pas Alceste, qu'Antiochus ne peut pas marcher ou parler comme tu parles et marches, qu'il est invraisemblable que tu joues le Cid ou Hamlet (tu fais en revanche un tabac, au cours, dans Figaro). 
Viennent les premières mises en scène, à Caen, puis à Marseille. Tu sors du marasme, tu gagnes la reconnaissance, la coquille de l'oeuf explose.
Alors tu ouvres aux comédiens et apprentis comédiens un plateau où tous les Alceste, tous les Antiochus, tous les Cid et Hamlet sont possibles. Pas d'archétype trônant dans le ciel du théâtre ! Nul ne décide a priori de l'emploi des uns ou des autres !
Ce n'est pas une énergie revancharde, amère ni douloureuse qui te mène. C'est plutôt le magnifique exemple d'une conversion intellectuelle, qui fait d'un désenchantement le principe d'une réforme, de la difficulté d'exercer son métier, l'invention d'une autre pédagogie de l'acteur."

(Denis Podalydès, Voix Off, Mercure de France, extrait des pages 107-109)

 

Macbeth, mise en scène de Laurent Pelly au Théâtre des Amandiers - Photo © Paul Koudounaris

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL