Denis Podalydès, Livres audio : Je suis un fidèle auditeur de ces publications sonores. Dans le petit habitacle de ma Fiat Panda, elles ébauchaient, peignaient, dressaient des mondes, des vies, des temps, des figures

Denis Podalydès, Livres audio : "Je suis un fidèle auditeur de ces publications sonores, depuis des lustres. (...) Je ne les écoutais jamais mieux qu'en voiture. Je ne la prenais parfois que pour suivre leurs voix maîtresses. Dans le petit habitacle de ma Fiat Panda, elles ébauchaient, peignaient, dressaient des mondes, des vies, des temps, des figures, parfaitement matérialisés dans ma mémoire, dans ma voix. Elles sont dans ma voix, je l'espère, moi je les entends. Elles forment tous les paysages : étendues désertiques, contrées verdoyantes, reliefs. La voix de Michel Bouquet est un massif élevé, dentelé. La voix de Vitez un bois de bouleaux traversé de chevaux au galop, celle de Dussollier une campagne à la tombée du soir, bruissante, paisible, secrète. Je les ai tous imités, je reconnais leur timbre à la première inflexion, je les parle inlassablement." (Voix off, Mercure de France, 12-13)

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->Cf  L'acteur lecteur diseur : dire Proust, par André Dussollier et Denis Podalydès. L’oeil est paresseux. Avec la voix, on ne peut rien rater

Denis Podalydès et André Dussollier évoquent leur travail de lecteur / diseur pour l'enregistrement audio de l'oeuvre de Marcel Proust.

Denis Podalydès : "En écoutant avec ravissement l’enregistrement magnifique de Du côté de chez Swann par André Dussollier, j’ai découvert que Proust était aussi un immense théâtre, une vaste comédie, avec des caractères d’une très haute expressivité, les Verdurin, Charlus, notamment. La voix très intelligente de Dussollier m’a fait d’un coup accéder à toutes les singularités qui parsèment la Recherche, les bizarreries du Narrateur, la délicatesse de Swann, la noblesse de Saint-Loup, l’étrangeté de Bloch, et les figures comiques, le pauvre Saniette, le Docteur Cottard, les tantes du Narrateur.

Toute cette population jaillissait, vivante, drôle, bouleversante, de l’engagement total de l’acteur dans le dialogue et la phrase de Proust, affirmant les personnages et les situations, les jouant quand il fallait les jouer, et replongeant dans la conscience subjective du narrateur, distanciée, réflexive et passionnée en même temps, épousant tous ses méandres, ses contrastes, ne manquant aucune des infimes nuances qui viennent toujours plus nuancer les nuances, si je peux dire. J’ai tâché, dans les lectures et les enregistrements que j’ai pu faire, de suivre l’exemple de Dussollier, je m’en inspire complètement. Il faut du souffle, du temps, du rythme, de la réflexion, de la légèreté dans la profondeur, et inversement. Et, plus que tout, un amour immodéré de l’oeuvre.

On ne peut, je crois, se contenter d’une lecture respectueuse, ou disons monochrome, ou "proustienne", avec les connotations impliquées (raffinement excessif, délicatesse, bergsonisme, impressionnisme…) Il y a des moments impressionnistes, bergsoniens, c’est sûr, mais aussi des moments Labiche, des moments Rabelais, des moments Racine, des moments Rimbaud, des moments Claudel, que sais-je… Il y a de la démesure, de la folie, de la violence aussi. La puissance et la présence immédiates du style proustien ne doivent pas masquer les variétés de forme. La phrase est un sismographe, elle enregistre les plus infimes pulsations : la voix lisant ne peut pas, ne doit pas les manquer".

(Extrait d'un entretien avec Denis Podalydès à lire intégralement dans La Croix)

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André Dussollier : « Ce que j’aime de façon générale dans l’interprétation, c’est que le silence soit l’écrin du mot, du groupe de mots, de la phrase. Dire Proust, c’est avoir la possibilité de créer un suspense au milieu des phrases sans perdre le sens. Je ne suis plus prisonnier du carcan syntaxique, je peux restituer la vie même qu’a mise Proust dans son texte, aller au coeur des êtres qu’il a mis en scène.  »

«  C’est en disant Proust que je l’ai découvert. »

«  ... Étudiant, j’ai fini par le lire, mais peut-être en manquant de maturité. La lecture avait été fastidieuse et je n’étais pas entré dans l’oeuvre.

C’est en le disant que je l’ai découvert. Quand les éditions Thélème m’ont contacté, j’ai pensé que c’était une manière de pénétrer enfin vraiment dans le texte. J’ai bien été obligé de le lire attentivement cette fois et, en le disant, d’en extraire tout le relief. L’oeil est paresseux. En revanche, avec la voix, on ne peut rien rater. J’ai découvert l’univers poétique de Proust, son comique, ses descriptions, que j’avais survolés de façon superficielle. J’en ai savouré toute la valeur et la richesse. Sa drôlerie surtout m’avait échappé.

En enregistrant La Recherche pour Thélème, puis des nouvelles du jeune Proust déjà talentueux pour Audiolib, j’ai été frappé par son parcours et l’idée que l’on peut réaliser ses rêves les plus chers dans le temps qui nous reste. Alors que je tournais Pour un oui, pour un non avec Jacques Doillon, j’ai rencontré Nathalie Sarraute, une écrivain très rigoureuse qui remettait toujours sur le métier son ouvrage. Après m’avoir expliqué qu’elle avait lu les quinze versions du premier chapitre de La Recherche, elle m’avait dit candidement: "Franchement, je me serais arrêtée à la sixième, mais ce n’est qu’à la quinzième qu’il a trouvé sa première phrase: "Longtemps, je me suis couché de bonne heure."" J’aime ce cheminement de Proust dans l’amélioration de la phrase pour mieux dire le fond de sa pensée. Plus je le dis, plus j’en découvre les trésors.

C’est une épreuve vraiment physique pour être dans la tension, l’acuité, la vie, le suspense. Ce que j’aime de façon générale dans l’interprétation, c’est que le silence soit l’écrin du mot, du groupe de mots, de la phrase. Dire Proust, c’est avoir la possibilité de créer un suspense au milieu des phrases sans perdre le sens. Je ne suis plus prisonnier du carcan syntaxique, je peux restituer la vie même qu’a mise Proust dans son texte, aller au coeur des êtres qu’il a mis en scène. (...)

(La lecture à haute voix) nécessite une préparation particulière en effet. Il faut avoir lu et relu plusieurs fois, avant de dire. Une fois que je possédais un peu le texte de Proust, je pouvais m’amuser. Libéré des soucis de compréhension, je donnais libre cours à l’interprétation, j’avais une distance, une hauteur de vue à offrir à l’auditeur. En disant Proust, on peut mettre en valeur la finesse et le comique des situations et des personnages, les faire vivre. J’aime bien que le spectateur dans une salle n’ait pas à faire d’effort. Il doit être pris par l’émotion qui lui fait entendre, voir, s’identifier. Au comédien de recréer la vie par un dialogue entre les mots et les silences. Avec Proust, il faut avoir lu, compris, dominé sa finesse, sa cocasserie. On a l’impression d’être un torero devant un texte très difficile et délicat, à manier avec subtilité.

Existe-t-il plusieurs façons de lire Proust ?

Deux théories s’opposent. On peut rester dans une sorte de neutralité dénuée de filtre préalable, sans mettre de relief, pour laisser au lecteur la liberté d’entendre. Comme Denis Podalydès, un acteur que j’aime beaucoup, je penche pour une seconde attitude qui consiste à livrer une interprétation personnelle avec laquelle l’auditeur peut être d’accord ou non. Être lecteur et auditeur n’a rien à voir. Le lecteur a la liberté de s’arrêter, revenir sur une phrase, prendre le rythme qu’il veut. Quand on écoute, que la lecture soit neutre ou interprétée, on est dépendant d’une interprétation qui, même si elle est neutre, a une couleur. Je préfère l’interprétation la plus précise et la plus riche possible. »

(Extrait d'un entretien avec André Dussollier à lire intégralement dans La Croix)

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-> Cf François Truffaut : littérature orale, le son et la prose au cinéma, romans enregistrés par des comédiens, culture et anticulture

LIVRES AUDIO : LOUIS FERDINAND CELINE VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT - MARCEL PROUST A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL