Laurent Terzieff. Direction d'acteur. Le dit et le non-dit

Laurent Terzieff :

"Il faut toujours demander des choses aux acteurs. Il m'arrive souvent, en tant qu'acteur chez les autres, de voir, quand le metteur en scène n'a pas beaucoup réfléchi ou ne veut pas imposer de choses préétablies, au bout d'un certain temps, les acteurs qui s'étiolent. Au début ils sont ravis : c'est la fête, on fait ce qu'on veut... parfait ! Et puis l'atmosphère, très vite, devient un peu méphitique, dépressive. Une espèce de rébellion des acteurs s'installe. Chez certains metteurs en scène, tout cela est même voulu. Une fois que le comédien est assoiffé, qu'il n'en peut plus, qu'il a besoin d'aliments, alors, il arrive. Mais pour d'autres, malheureusement, ils ne sont pas conscients de cela et ne sont pas là pour satisfaire cette demande, répondre à cette attente des comédiens, et alors ça se passe plutôt mal.

Il faut poser une chorégraphie de base, structurer, mettre la boussole sur un objectif, et puis après, naviguer au gré des vents.

L'autre raison de proposer des choix aux acteurs c'est que très souvent, même si ce qu'on leur dit ne leur convient pas, cela va leur permettre, à eux, de trouver leur chemin. Le metteur en scène propose des choses à l'acteur sans les imposer : elles ne lui conviennent pas et cela l'oblige à trouver sa propre vérité qui est quelquefois plus intéressante que celle proposée à la base. Je demande, quand je dirige des acteurs qu'ils essayent, au moins une fois, de faire ce que je veux. Il y a toujours un moment dans la direction d'acteurs où il faut montrer, c'est vrai. Mais il ne faut pas montrer de façon grimacière, extérieure. Pas trop, le moins possible. Et il importe surtout d'être très prévenant, de dire à l'acteur : "Vous savez, n'essayez pas de m'imiter. Vous voyez à peu près ce que je veux faire... Mais il vous faut le réinventer."

C'est le non-dit qui me paraît essentiel dans la direction d'acteur. Si on lui indique, en quelques mots simples (trop simples) et clairs (trop clairs) ce qu'il a à faire, comment il doit réagir au texte, il risque de se fermer, se figer. La communication risque d'être interrompue, le passage coupé entre ce qu'il sait et sent du texte, lui, et ce qu'en connaît et éprouve celui qui le dirige. Il y a une expression que je déteste : "casser l'acteur". Certes, il arrive qu'il faille le provoquer pour l'obliger à sortir une vérité à lui-même inconnue. Mais si vous lui dites : "Sois cruel, méchant, désinvolte et cynique", cela risque de le bloquer dans une attitude artificielle et figée.

Au moment de la distribution, il a déjà été tenu compte de la vérité non seulement apparente mais secrète de l'acteur, d'une ressemblance qui n'est pas seulement physique entre son personnage et lui. Au point même qu'il peut y avoir une coïncidence trop parfaite. Cela peut conduire à une certaine surcharge voire au pléonasme. C'est plutôt des tréfonds de l'être que doit naître la vraie "ressemblance". Le vieux cabot qui dit : "Je vais mettre une moustache, ce sera toujours ça de moins à jouer", ne résout évidemment pas la difficulté aussi facilement qu'il le croit..."

Laurent Terzieff,
Cahiers de vie,
Gallimard, Extraits des pages 244-245

Photo :

Laurent Terzieff © Jean-François Bauret

Laurent Terzieff - Photo © Jean-François Bauret

 

 

 

DEMOS COMEDIENNES | Sophie MARECHAL