Furio Scarpelli, scénariste :

"Beaucoup de gens qui débutent dans ce métier se contentent de dire : "Carlo aime une fille, mais cette fille a un caractère comme ci et comme ça." Par ce procédé on peut arriver au mot "fin" en une page mais cela ne nous conduit pas très loin, tout le monde peut raconter Hamlet en quatre lignes, mais ce ne sera pas Hamlet. Donc qu'est-ce qu'il faut enseigner ?

D'abord il faut expliquer ce que c'est qu'un personnage, comment on le capte et avant tout comment on va l'observer, comment cette observation elle-même va se transformer en une véritable opération de piratage, et enfin comment on va utiliser ce vol comme matière première pour inventer quelque chose. (...)

Il arrive aussi qu'après avoir eu une idée, une petite idée jetée en quelques lignes sur le papier, certains se précipitent sur la caméra "pour voir ce qui va se passer"... Voilà une autre grave erreur, parce qu'on ne peut pas savoir ce qui va se passer au tournage, si l'on n'a pas complètement en tête ce que l'on veut faire. Et c'est encore une autre affinité avec le narrateur littéraire, le cinéaste doit avoir totalement à l'esprit, et mieux encore sur le papier, ce qu'il veut obtenir par le moyen du cinéma. On ne peut pas se contenter de faire une tentative et se dire : "Voyons un peu ce qui va se produire avec cet objectif ou avec ce type de lumière... Regardez !... On aperçoit un homme qui marche..." Très bien, mais un homme qui marche ou un homme qui boit, cela ne veut rien dire, et ce qu'il faut vouloir, tout comme le romancier, c'est obtenir ce type d'émotion à partir du personnage, des éclairages et du mouvement de la scène. C'est une chose qu'il faut savoir à cent pour cent. On peut aussi s'illusionner en croyant qu'on le sait à cent pour cent alors qu'on ne le sait qu'à soixante-dix ou à dix pour cent, mais il n'empêche que losqu'on arrive sur le plateau on doit tout de même pouvoir dire : "Je veux obtenir ceci, comment peut-on l'obtenir ?"... (...) 

Ce qui est fâcheux c'est de courir tourner sur le plateau en espérant que l'on va être surpris au bout du compte par "quelque chose", que le "moyen optique" va réussir à tout faire tenir ensemble, alors qu'il n'en sort jamais rien. Depuis ces quelques années où j'enseigne, je n'ai jamais rien vu sortir de la cervelle de ceux qui voulaient faire de la réalisation s'ils n'étaient pas totalement imprégnés d'une intention. Tous les metteurs en scène ne sont pas de grands photographes, de grands décorateurs ou de grands costumiers, mais ils savent ce qu'ils veulent suggérer, et donc ils se servent des acteurs et de leurs collaborateurs. On doit savoir ce qu'on veut obtenir sur l'écran, exactement comme ceux qui écrivent un roman".

(Entretien avec Furio Scarpelli, 
Les Scénaristes italiens, 50 ans d'écriture cinématographique,
Marie-Christine Questerbert,
Les métiers du cinéma, Bibliothèque du cinéma, Hatier - 5 Continents, extraits des pages 93 à 95)

Les Scénaristes italiens, 50 ans d'écriture cinématographique, Marie-Christine Questerbert, Les métiers du cinéma, Bibliothèque du cinéma, Hatier - 5 Continents