— "Mais, dans vos films, les personnages ne sont-ils pas aussi toujours traqués par leur destin ?"

Fritz Lang : — "C’est bien ce problème qui m’a toujours intéressé — pour ne pas dire obsédé : tout ce qui est, d’une manière ou d’une autre, inévitable. Un processus s’est déclenché, et personne ne peut plus y échapper. Mais, à travers cela, ce que j’ai toujours voulu montrer et définir, c’est l’attitude de lutte que doivent adopter les gens en face de ces événements fatals. Il n’est pas important, pas essentiel qu’ils sortent victorieux du combat : c’est le combat lui-même qui est important et vital. Il y a quelque temps, Gene Fowler et moi avons eu une conversation dont le sujet était le bonheur. Et la valeur de ce bonheur. Nous essayions de définir sa situation, son contenu, et nous ne parvenions pas à imaginer un état de bonheur constant : car cela implique qu’il n’y ait plus aucun désir pour quoi que ce soit, qu’on vive comme un ange au Paradis, au son d’une harpe...

Ce que j’appelle « bonheur », c’est la poursuite de ce bonheur. Pour moi, pour le cinéaste, le bonheur ce n’est pas ce qui arrive une fois le film achevé, quand on se dit qu’on a fait quelque chose. Le bonheur, pour moi — et voilà ce qui constitue mon « vice » — c’est quand je suis en train de réaliser ce film. Même si les conditions de tournage sont très, très difficiles, j’oublie tout : et à ce moment seulement je suis parfaitement heureux. Le combat pour quelque chose, voilà ce qui est important : non pas le résultat. On doit, certes, combattre en vue d’un résultat, mais un résultat n’est jamais définitif, n’est pas le terme du combat. Si vous avez atteint quelque chose, ce n’est pas une raison pour vous arrêter là. Car la vie non plus ne s’arrête pas. Comme elle, vous devez sans cesse recommencer, repartir de nouveau. C’est pourquoi mes « personnages traqués », comme vous dites, ne luttent pas (comme dans le drame grec) contre des Dieux ou le Destin, mais contre les seules circonstances de la vie, contre, que sais-je, l’opinion de leurs voisins, les lois stupides et autres choses de ce genre. Quand vous combattez pour votre amour, par exemple, et que vous parvenez à vaincre tous les obstacles... (Lang s’interrompt un instant, avant d’enchaîner soudain) ; c’est alors que commence vraiment la lutte, quand vous êtes enfin marié — et la vie avec elle !"

Fritz Lang, conversation — autour d'un micro — qui eut lieu, en août 1963, dans la propriété hollywoodienne de Fritz Lang, entre celui-ci, son ami Gene Fowler Jr. et notre envoyé Jean-Louis Noames.
CAHIERS DU CINEMA numéro 156, juin 1964

Photo : Fritz Lang dans LE MEPRIS de Jean-Luc Godard : "Je termine le film, il faut toujours terminer qu'est-ce qu'on a commencé". (sic)

Photo : Fritz Lang dans LE MEPRIS de Jean-Luc Godard : Je termine le film, il faut toujours terminer qu'est-ce qu'on a commencé