Fritz LANG : "Une autre fois, à Paris, quelqu’un — je ne sais plus qui, ni pour quel magazine — m’a interviewé ; nous avons parlé de mon métier de metteur en scène, et, à propos de la direction d’acteur, nous avons évoqué ce même problème. Je lui ai dit qu’à mon avis, un metteur en scène ne devait pas montrer à l’acteur ce qu’il a à faire : en un mot, je ne veux nullement que l’acteur me singe. Le rôle du metteur en scène est, au contraire, d’obtenir ce que l’acteur a de meilleur en lui. Et c’est pour cette raison qu’il devrait, chaque fois, être une sorte de psychanalyste, expliquer son rôle à l’acteur, et l’aider à découvrir le personnage qu'il doit créer ou recréer à partir du script. C’est à ce moment que je me suis demandé si le rôle du critique, peut-être, n’était pas aussi de faire la psychanalyse du cinéaste : de trouver le pourquoi profond de ses films. En un certain sens, cela répond à la question que vous me posiez : peut-être, si vous pouviez faire cette sorte de psychanalyse — et cela prendrait certainement très longtemps —, trouveriez-vous pourquoi un cinéaste a besoin de ses films pour continuer à vivre, et pourquoi j’ai moi-même réalisé tel ou tel de mes films...

La question, d’ailleurs, revient à savoir ce que devrait être la critique : soit une critique du film, soit une critique du processus de création. Et il serait en effet passionnant de découvrir pourquoi le créateur fait certaines choses. Mais j’ai très peur de cela : je connaissais un très bon écrivain, enfin, assez talentueux, qui s’est fait psychanalyser. Deux ans après, il ne pouvait plus rien écrire. Parce que, je crois, notre travail de créateur est le résultat d’une certaine... frustration — non, pas d’une frustration : plutôt (nous devons faire très attention quant au choix du mot), le résultat d’une anormalité. En un certain sens, nous sommes différents... enfin, il faut être fou pour vouloir faire du cinéma ! Pour en revenir au cas de cet écrivain, il était devenu trop lucide sur lui-même : il ne se posait plus de questions sur le monde, ce qui s’y passe, sur sa place exacte dans ce monde, sur le pourquoi des choses. Cela ne l’intéressait plus du tout : ses problèmes étaient résolus ; mais il ne pouvait plus écrire. Alors que ce que nous faisons dans nos films, c’est donner nos propres commentaires sur un problème irrésolu".

Fritz Lang, conversation — autour d'un micro — qui eut lieu, en août 1963, dans la propriété hollywoodienne de Fritz Lang, entre celui-ci, son ami Gene Fowler Jr. et notre envoyé Jean-Louis Noames.
CAHIERS DU CINEMA numéro 156, juin 1964

Photo : Tournage du film dans le film, "Odysseus" dans "Le Mépris". Chef opérateur sur le clap, "R. Kutard" (Raoul Coutard qui vient de nous quitter). Il y a aussi Michel Piccoli, Jack Palance, Jean-Luc Godard. Et Fritz Lang.

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David Lynch :

"Une fois, je suis allé voir un psychiatre. Je faisais quelque chose qui était devenu un poids dans ma vie, et je me suis dit : Ma foi, je devrais aller voir un psychiatre. Une fois dans la pièce, je lui ai demandé : "Pensez-vous que la thérapie soit susceptible, d'une manière ou d'une autre, d'endommager ma créativité ?" - "Eh bien, David, a-t-il répondu, je vais être honnête : ce n'est pas impossible." Alors je lui ai serré la main, et j'ai fichu le camp."

(David LynchMon histoire vraie : Méditation, conscience et créativité
Sonatine Editions - page 64 : Psychothérapie)

Fritz Lang : notre travail de créateur est le résultat d’une certaine anormalité. Un très bon écrivain s’est fait psychanalyser. Deux ans après, il ne pouvait plus rien écrire. Cela ne l’intéressait plus du tout : ses problèmes étaient résolus | FRITZ LANG 1963 | CAHIERS DU CINEMA NUMERO 156 JUIN 1964
FRITZ LANG - JEAN-LUC GODARD | LE MEPRIS | TOURNAGE ODYSSEUS